Alors que Bastia a validé sa remontée en Ligue 1 il y a quelques jours, retour sur l’évènement le plus tragique de l’histoire du football français.
Mardi 5 mai 1992. La Corse est en ébullition. À 20h30, le SC Bastia reçoit l’Olympique de Marseille en demi-finale de la Coupe de France. Une affiche qui s’annonce explosive. De celles que l’Île de Beauté raffole, et qui s’étaient fait rares sur son sol depuis quelque temps. Mais ce qui ne devait être qu’un match de football, tout particulier qu’il soit, a viré au cauchemar. Un drame qui a marqué tragiquement et à jamais le football français.
Bastia – OM, l’affiche espérée par le peuple corse
En 1992, Bastia court après son glorieux passé. L’épopée européenne de 1978, bien sûr, qui avait captivé la France entière. La victoire en Coupe de France en 1981, aussi. Le club corse a fini par rentrer dans le rang. Jusqu’à la saison 1985-1986, et une relégation qui renvoie le Sporting en D2 pour la première fois depuis 1968. Seule la coupe offre désormais l’occasion aux Bastiais de se confronter aux meilleures formations de l’hexagone.
L’édition 1992 offre d’abord un tirage clément à Bastia. Annecy (D2 également) est étrillé à Furiani 3-0 au 7e tour, puis Thonon (D4) est écarté au 8e (0-2). Fesches-le-Château, petite équipe évoluant en DH, pose des problèmes au SCB en 32e de finale, mais est également éliminé (0-1). La réception de Toulouse en seizièmes est l’occasion de se jauger face à une équipe de première division. Bastia, qui a manqué l’accession de peu la saison précédente, y est à. La victoire tranquille (2-0) à Furiani est riche en promesses. En huitième, le déplacement chez les ennemis héréditaires niçois (D2) est également bien négocié (0-1).
Arrivent alors les quarts de finale, avec la venue de Nancy. L’engouement autour de l’épopée bastiaise est croissant en Corse. Pour répondre à la demande, une tribune de 2 500 places est construite par la société Sud Tribune, augmentant la capacité du stade Furiani. 8 737 supporters assistent à la qualification aux tirs au but (0-0, 3 tab à 0) du Sporting.
Le tirage au sort des demi-finales offre au peuple corse l’affiche qu’il espérait : Bastia – Marseille. Le grand OM, champion de France en titre, finaliste de la dernière Coupe d’Europe des clubs Champions, celui des Waddle, Papin et Pelé. Un rival, lui aussi, qui n’a eu aucune peine à franchir les obstacles Bordeaux (D2), Istres (D2), Valenciennes (D2) et Caen (D1) pour en arriver là. Cette affiche, prévue le 5 mai 1992, c’est le match le plus important du club depuis 1981.
Une tribune de 10 000 places construite à la hâte
La demande est encore plus importante que pour le quart face à Nancy. Pour y faire face, mais aussi pour tirer le plus de bénéfices économiques de la rencontre, les dirigeants bastiais engagent des travaux dans Furiani. La tribune Claude Papi, pouvant accueillir à peine 750 spectateurs, est détruite dans la nuit du 24 avril, sans qu’un permis de démolition, pourtant obligatoire, ne soit enregistré en mairie. L’objectif du président Jean-François Filippi est d’atteindre une capacité totale de 18 000 spectateurs. C’est donc un tribune provisoire de 10 000 places qui va être construite à la hâte.
La société bordelaise Space Locations est contactée, mais se retire du projet. « Dix mille place demandées, c’est irréalisable en si peu de temps », estime son directeur, Maurice Villena. C’est donc Sud Tribune qui se voit confier l’installation de la tribune métallique de 100 mètres de long et d’une vingtaine de haut, pour un montant d’environ un million de francs. Les travaux débutent le 28 avril, à une semaine seulement de la rencontre.
Le lendemain, un procès-verbal falsifié par la Ligue corse de football (LCF) est transmis à la Fédération française (FFF). Il indique que « la commission de sécurité estime remplies les conditions pour un bon déroulement de la rencontre et donne son assentiment pour la tenue du match ». Un document non signé par les officiels de la commission. Dans les jours qui suivent, plusieurs doutes sont d’ailleurs émis sur la sécurité des installations. La veille du match, la commission de sécurité juge que « le niveau de sécurité reste très insuffisant ».
« Chers auditeurs, j’espère être là à la fin du match »
Le jour du match, ce fameux mardi 5 mai, la vie s’arrête en Corse. Le prix des billets, mis en vente le 29 avril, a certes été augmenté de 75% par rapport au quart de finale face à Nancy, avec des tarifs allant de 200 à 500 francs. Une hausse que le président bastiais a justifié comme « la conséquence directe de l’augmentation de la capacité du stade et des dispositions spéciales que nous devons prendre en matière de sécurité. » Pas de quoi dissuader les supporters bastiais, qui n’ont que le match à l’esprit depuis le tirage. Toute la Corse a rendez-vous à Furiani. À 16 h, le stade se remplit déjà.
Personne ne veut rater ce choc, qui est en réalité bien plus qu’un match de football. Depuis les années 80, le nationalisme corse est en vogue. Ce Bastia – OM, c’est la Corse contre la métropole. Les Valencony, Di Fraya ou Mangione sont les emblèmes du Sporting. Avant la rencontre, le groupe insulaire I Chjami Aghjalesi donne un concert sur la pelouse, qui exalte la fibre patriotique des supporters corses. L’ambiance est électrique. Des incidents éclatent en tribune entre Bastiais et Marseillais.
Alors que les supporters s’installent dans la tribune Nord nouvellement construite, des techniciens s’affairent pour renforcer sa structure, achevée à peine quelques heures auparavant. À 19 h, soit une heure trente avant le coup d’envoi, le stade est plein. La tribune Nord donne des signes de fragilité. Le speaker du stade, Jean-Pierre Paoli, demande aux supporters d’arrêter de taper du pied. Des vibrations anormales sont ressenties. André Rocca, chef du service des sports du Provençal, refuse de monter dans la tribune. Avi Assouly, l’envoyé spécial de Radio France, a un mauvais pressentiment, à l’antenne : « Je suis tout en haut sur les tribunes du stade de Furiani, au milieu des supporters. Je distingue à peine les joueurs. Ça bouge, on se croirait sur un bateau. Chers auditeurs, j’espère être là à la fin du match. »
À 20 heures, les deux équipes pénètrent sur le terrain pour l’échauffement, dans une ambiance de folie. Les Bastiais, emmenés par leurs Corses Di Fraya, Mangione ou Valencony, sont acclamés. Les Marseillais sont houspillés. Pascal Olmeta, formé au Sporting mais désormais gardien de l’OM, est la cible privilégiée des insultes. Les supporters corses en sont persuadés : la finale ne peut leur échapper. Pas dans une telle atmosphère. Un quart d’heure plus tard, lorsque les joueurs rentrent au vestiaire, la tribune Nord est de plus en plus instable.
Drame en direct
À 20h20, Patrick Poivre d’Arvor, présentateur du journal de 20 heures sur TF1, va donner la parole à Thierry Roland, en direct de Furiani. C’est alors que l’impensable se produit : la partie haute de la tribune Nord, qui ne reposait que sur des parpaings ou des planches de bois sans fixation au sol, se détache de la partie inférieure et s’effondre. Plus de 2 000 personnes sont projetées dans le vide. Une chute de 20 mètres de haut. Un assourdissant bruit de ferraille. Puis le silence. Et enfin, les cris horrifiés.
De nombreuses personnes sont bloquées sous les amas métalliques. Les premiers secours s’organisent tant bien que mal. Mais les secouristes sont débordés. Supporters, dirigeants des deux clubs, journalistes, tous participent. Comme Michel Codaccioni, journaliste à Radio Corse Frequenza Mora : « Je fais comme tout le monde, je transporte des corps. J’apprends à faire une intubation, grâce au patron du SAMU… » Les joueurs aussi, qui ouvrent les grilles des tribunes pour permettre aux spectateurs affolés de rejoindre la pelouse ou portent des civières. La foule complique l’évacuation des blessés, tout comme la piètre qualité de desserte du stade Furiani ralentit l’arrivée des pompiers.
La pelouse devient un hôpital improvisé. Les survivants profitent de la présence des caméras de télévision pour rassurer leurs familles. Beaucoup errent sur le terrain, hagards, assommés. À 21h30, les premiers hélicoptères de la Sécurité Civile atterrissent à Furiani. Des avions sont affrétés depuis Anvers ou Orléans. Les hôpitaux corses étant saturés, l’aéroport de Poretta accueille les blessés en attente de transfert vers le continent. La France est en état de choc. Le bilan s’alourdit de minute en minute, de jour en jour. Au final, 18 personnes périrent à Furiani, auxquelles il faut ajouter 2 357 blessés. Un hommage leur est rendu quatre jours plus tard, le 9 mai, avec une journée « Isula Morta ».
« Malheureux accident »
Le lendemain du drame, François Mitterrand, en visite à l’hôpital de Bastia, déclare que « la France est solidaire ». La Fédération française de football, pointée du doigt, cherche elle à se dédouaner de toute responsabilité, par la voix de son président Jean Fournet-Fayard : « La Fédération avait pris toutes les précautions nécessaires pour s’assurer la solidité des installations à Bastia. Tout devait bien se passer. » Noël Le Graët, président de la Ligue, parle lui « d’un malheureux accident. »
Des réactions qui provoquent la colère de Jean-Michel Larqué, présent à Furiani pour TF1. « Je suis écœuré, dégouté, affirme-t-il dans les jours qui suivirent la catastrophe. Il y a une dérive incontrôlée du monde du football. Quand Le Graët dit que c’est un accident malheureux, je dis non, c’est un accident scandaleux. C’est une accumulation d’erreurs. C’est une ambiance générale qui fait que le football vit dans une ambiance de drame. » Les critiques pleuvent sur les instances du football français. Certains, comme François de Montvalon, journaliste à France Football, réclament la démission de Jean Fournet-Fayard : « Alors ? Alors il reste à Jean Fournet-Fayard une décision à prendre. Doucement. Ou dans un dernier bruissement. »
La société Sud Tribune, responsable de la construction de la tribune Nord, est également prise pour cible. Pour son PDG, Alain Giordanengo, l’accident est « totalement incompréhensible ». Pour d’autres, ce n’est que le reflet d’une Corse aux infrastructures insuffisantes. « Ce n’est pas un hasard non plus si la tragédie a révélé à sa manière la réalité d’une Corse où rien n’est trop beau pour les marinas quatre étoiles, mais où les moyens manquent pour construire une route, moderniser un équipement, soigner des blessés, écrit Laurent Chasteaux dans L’Humanité. Au nom de quoi une ville de football comme Bastia n’aurait pas le droit à un stade digne de ce nom ? »
Coupe de France 1992 annulée
L’émotion est grande en France, en Corse tout particulièrement. Sous le choc, le SC Bastia décide de se retirer de la Coupe de France. L’OM est donc qualifiée pour la finale face à Monaco, sans jouer. La FFF envisage d’en faire un match de solidarité et de reverser les recettes à un fonds d’aide aux victimes. Le Sporting refuse d’apporter sa caution morale à la rencontre, et Marseille, par la voix de Bernard Tapie, souhaite de son côté rejouer la demi-finale, sur terrain neutre.
Face à la confusion ambiante, la FFF décide alors de purement et simplement annuler la 75e édition de la Coupe de France. Une première dans l’histoire du foot français. « On a été très choqué par le fait qu’on puisse présenter ce match [OM – Monaco] comme une finale, déclarait pour sa part le milieu de terrain marseillais Didier Deschamps. Impossible de faire une finale. Quand on a assisté à un tel drame, aussi près de nous, ça fait très mal et c’est difficile de s’en remettre. »
Un drame de ce genre implique des responsabilités multiples. Une instruction judiciaire est ouverte le 8 mai pour les déterminer. Plusieurs acteurs sont visés : les sociétés Sud Tribune et Socotec (bureau de contrôle de la sécurité), la mairie de Furiani, les dirigeants corses, les instances du football français…
« Manquements graves »
Le rapport de la commission d’enquête est accablant. Il relève des « manquements graves aux règles de l’art de la part de l’installateur, la société Sud Tribune ». L’ouvrage métallique n’aurait été en outre reconstitué qu’à partir de « quelques croquis à main levée établis par le chef de chantier, [...] une faute professionnelle encore plus grave s’agissant d’une construction recevant du public ». Comme constaté le jour du match, « les conditions d’appui des éléments verticaux [étaient] disparates » : « Un tel effondrement global d’un ouvrage d’une emprise au sol aussi importante est révélatrice d’une insuffisance de la structure d’ensemble. »
Les dirigeants bastiais et du football corses sont également montrés du doigt pour leurs négligences en termes de sécurité : « La responsabilité du mouvement sportif est donc engagée dans la catastrophe de Furiani », affirme le rapport. Pour les enquêteurs, la majoration des prix par le SCB est en outre révélatrice d’une volonté de réaliser une opération financière. La conclusion du rapport est catégorique : « Le soir du 5 mai, il n’y a pas eu de fatalité. »
Dix-huit personnes furent inculpées après le drame, la plupart pour homicides, coups et blessures involontaires. Sur le banc des accusés, on retrouvait notamment le président du Sporting Jean-François Filippi et le président de la FFF Jean Fournet-Fayard. Ce dernier bénéficia au final d’un non-lieu, comme quatre autres inculpés. Huit accusés bénéficièrent d’une relaxe. Pour les autres, les peines furent au maximum de deux ans d’emprisonnement. Au grand dam du Collectif des victimes de la catastrophe, pour qui ce jugement « confirme ainsi la volonté politique qui semble prévaloir dans cette affaire de na pas mettre en cause les responsabilités de la puissance publique dans le drame du 5 mai 1992 ». Pour sa présidente, Vanina Giudicelli, c’était même « une insulte aux familles, aux victimes et au peuple marqué dans sa chair ».
Le procès s’est tenu dans un contexte très particulier : quelques jours avant l’ouverture du procès, le 26 décembre 1994, Jean-François Filippi était assassiné devant chez lui. Un lien ne pouvant être établi avec le drame de Furiani, il a été décidé que le procès devait se tenir malgré tout.
Lutte contre l’oubli
« 17 morts et plus de 2 000 blessés dont beaucoup restent diminués à vie, le massacre d’innocents né de l’inconscience humaine et de l’affairisme sans limite d’un football de plus en plus gangrené par l’argent aura pris le soir maudit du 5 mai 1992 une dimension proprement monstrueuse. Tout ça parce que la folle inconséquence de quelques-uns ne fut pas contrôlée comme il se devait par les autorités compétentes, civiles, sportives administratives ou techniques. » C’est par ces mots que Victor Sinet décrit le drame de Furiani dans son ouvrage La fabuleuse histoire du football corse. Sept ans après le Heysel (Bruxelles, 39 morts), trois ans après Hillsborough (Sheffield, 96 morts), la France était touchée par une catastrophe dans l’un de ses stades. Un accident particulier par l’impact qu’ont eu les médias, les images de télévision le faisant vivre en direct à des millions de téléspectateurs.
Depuis, le 5 mai était devenue une journée « protégée » : il ne devait plus y avoir de rencontre de haut niveau à cette date. Une promesse plusieurs fois trahie par les instances du foot français, à la grande colère des Corses, qui y voient une insulte à la mémoire des victimes. Les dirigeants du club bastiais luttent pour que la catastrophe ne tombe pas dans l’oubli. La saison passée, une rencontre de Ligue 1 avait été programmée. Pire, le 5 mai 2012, qui marquera le 20e anniversaire de la catastrophe, devait se disputer la finale de la Coupe de France, finalement avancée d’une semaine. Aucune rencontre n’aura finalement lieu ce jour-là. Histoire d’offrir un vrai bel hommage aux victimes de la tragédie.
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