L’utopie du joueur-supporter

Les supporters attendent de leurs joueurs qu’ils adoptent la même attitude qu’eux envers leur club. Douce illusion. Le retour à la réalité est souvent douloureux.

« Je veux jouer avec River pour accomplir mon rêve de supporter. » Par ces mots, retranscrits par le site officiel de River Plate, David Trezeguet a attisé la ferveur des hinchas du club millonario quant à la perspective de son arrivée sur les bords du Río de la Plata. Parler de son amour pour son (futur) club plaît toujours aux supporters, pour qui l’attachement à ses couleurs est primordial. Ce n’est pourtant rarement autre chose qu’un discours de circonstance.

S’il y a sûrement une part de vérité dans les déclarations de David Trezeguet, qui a grandi à Buenos Aires, il faut les replacer dans leur contexte : l’attaquant, faute de proposition satisfaisante en Europe l’été dernier, cède aux sirènes des dollars émiratis en signant au Bani Yas SC. Mais il ne se plaît pas dans le golfe Persique, et son contrat est résilié prématurément. River n’est clairement pas un premier choix. Si une proposition sérieuse d’une équipe de première division d’un grand championnat européen lui était parvenue, Trezeguet ne serait certainement pas en Argentine à l’heure actuelle pour finaliser son transfert. Le choix du cœur comme dernier recours, en sorte.

Ces déclarations d’amour ne sont que trop familières dans le football actuel. Entre le refrain du « club de cœur », et les écussons frénétiquement embrassés lors des célébrations de buts, les joueurs sautent sur la moindre occasion pour manifester leur attachement à leur club. Et tant pis si, quelques semaines plus tard, ils enfilent le maillot d’un concurrent. Il faut donner aux supporters ce qu’ils attendent.

Les Puyol (Barça), Giggs (Man Utd) et autres Casillas (Real Madrid) ne sont plus que des exceptions. De plus en plus rares. Il est d’ailleurs aisé de rester loyal aux clubs les plus riches du monde. Dans un football mondialisé où les équipes n’alignant aucun joueur national se banalisent, le joueur-supporter n’existe plus. L’arrêt Bosman de 1995 a ouvert de nouvelles perspectives de carrière. Un joueur peut avoir de l’affection pour son club. Mais sa carrière passe avant tout. Chose que les supporters ont souvent du mal à comprendre.

« Une espèce très différente »

Même ceux que l’on présente comme des modèles de fidélité se soumettent à la logique carriériste. Francesco Totti, emblème de l’AS Roma trop souvent laissé sur le banc à son goût, évoque de plus en plus ouvertement un départ. Dans son autobiographie, Steven Gerrard reconnaît avoir failli quitter Liverpool pour Chelsea il y a quelques années. Le joueur ne pense pas comme un supporter. Il cherche à tirer le maximum de sa carrière footballistique. S’il peut jouer dans un club particulier pour lui, tant mieux. Mais ce n’est plus, et de loin, le facteur primordial. L’argent et le temps de jeu sont les principaux déterminants.

C’est ce qui donne cette impression aux supporters que l’amour du maillot ne veut plus rien dire. Une prise de conscience toujours a posteriori, lorsqu’un joueur demande à partir, qui suscite des tensions. Chaque partie exige le respect : les fans de leurs couleurs, les joueurs de leur liberté de carrière. Face à la raison, le cœur ne fait pas le poids.

Certains le reconnaissent sans détour : le football n’est pour eux qu’un métier, un moyen de gagner leur vie. Benoît Assou-Ekotto a à plusieurs reprises affirmé gérer sa carrière pour en retirer le plus de bénéfices financiers possible. Tous les joueurs ne sont pas des passionnés. Beaucoup sont devenus footballeurs non pas par amour du ballon rond, mais parce qu’ils y ont vu une opportunité de réussir leur vie.

Pour toutes ces raisons, les joueurs sont vus comme des mercenaires sans parole ni morale, attirés uniquement par l’argent. On peut le regretter. Mais il faut cesser de les juger comme on juge un supporter. « Il est erroné de la part des supporters d’attendre de n’importe quel footballeur qu’il pense comme un supporter, affirme Simon Kuper dans The Football Men. C’est vrai, tous les joueurs le furent un jour. Mais une fois qu’ils deviennent footballeurs, ils rejoignent une espèce très différente. »