Mort il y a un peu plus d’un an, Malcolm Allison est l’un des entraîneurs qui a le plus marqué le football anglais du XXe siècle. Il reste pourtant méconnu en France. Portrait.
Il y avait Malcolm Allison le précurseur, un penseur du football, auteur du livre Soccer for Thinkers. Celui qui, en tant que joueur à West Ham, aimait à parler tactique pendant de longues heures avec son entraîneur ou ses coéquipiers, au café Cassetari de Londres. Un révolutionnaire, qui a grandement contribué à la professionnalisation de l’approche de l’entraînement. Mais au fil des années, Allison est devenu « Big Mal », un hédoniste flamboyant et intriguant, exubérant et controversé, client de choix pour les tabloïds. Un autre type de précurseur, qui a fini par prendre le dessus.
Séduit par le football continental
Malcolm Allison est né le 5 septembre 1927 à Dartford, ville moyenne au Nord-Ouest du Kent, à 25 kilomètres de Londres. Comme Keith Richards et Mick Jagger, guitariste et chanteur des Rolling Stones, une vingtaine d’années plus tard. Il grandit à Bexleyheath, petite ville alors en bordure de Londres, aujourd’hui intégrée dans le « Greater London », qui s’est développée avec l’arrivée d’une ligne ferroviaire à la fin du XIXe siècle.
Enfant, il livre des journaux. Il comprend comment les médias fonctionnent. Cela aura une grande influence sur sa carrière. Élève brillant, très bon lecteur, il rate volontairement les examens d’entrée aux écoles privées, où le rugby est préféré, pour poursuivre sa scolarité dans le public et pouvoir jouer au football.
Malcolm Allison frappe dans ses premiers ballons au Erith & Belvedere FC, le club de son quartier. Il est défenseur. En 1945, à 18 ans, il signe au Charlton Athletic, club réputé du Sud de Londres, alors en première division. Mobilisé dans une Vienne occupée après la guerre, il y goûte pour la première fois au football continental. Il se faufile en zone soviétique, pour aller observer l’équipe de l’Armée Rouge. Il est frappé par la place donnée à l’entraînement avec ballon, là où en Angleterre, c’est avant tout le physique et l’endurance qui priment.
À son retour à Charlton, il critique ouvertement ces méthodes d’entraînement, mises en place par son entraîneur. Il est transféré quelques jours plus tard, en février 1951, à West Ham pour 7 000 livres. Alors qu’il n’a joué que deux rencontres en six ans à Charlton, il deviendra un joueur-clé dans le club de l’Est de Londres. Les Hammers, en deuxième division depuis 1932, vont retrouver de leur superbe.
Le joueur-entraîneur
Allison, solide défenseur, y devient rapidement capitaine. Dans le vestiaire, il est un leader. À une époque où la norme impose aux joueurs obéissance et soumission à l’autorité de l’entraîneur, Malcolm Allison discute tactique et composition de l’équipe avec son coach, Ted Fenton, qui le laisse même diriger certaines séances d’entraînement. Pour Brian Belton, auteur de Days of Iron : The Story of West Ham United in the Fifties (1999), « ce qui est arrivé au Boleyn Ground dans les années 50 peut être compris comme une sorte de révolution ». Une nouvelle tendance voit le jour, celle des joueurs qui dépassent leur rôle pour devenir de véritables entraîneurs sur le terrain. Celle qui mènera à l’éclosion des mythes Beckenbauer ou Cruyff.
Parallèlement à sa carrière de joueur, Malcolm Allison suit des cours d’entraîneur, au fameux centre national de Lilleshall Hall. En 1953, il assiste à la démonstration hongroise face à l’Angleterre, à Wembley (3-6). Un nouvel aperçu du football continental qui le séduit : il aime le jeu au sol, le mouvement, les permutations permanentes des attaquants magyars. D’après Simon Kuper, auteur d’un portrait d’Allison dans son riche ouvrage The Football Men, « il était un penseur continental environ quatre décennies avant qu’ils ne commencent à arriver dans les clubs anglais ».
Malcolm Allison aime aussi à prodiguer des conseils aux jeunes du club. Il prend sous son aile un certain Bobby Moore, qui soulèvera la Coupe du monde en tant que capitaine de l’Angleterre en 1966. Visionnaire, il a contribué à installer les principes fondateur de la formation à West Ham. Ce qui donnera naissance à la fameuse Academy, qui fait la réputation du club londonien aujourd’hui. Paul Ince, Franck Lampard, Joe Cole, Rio Ferdinand ou encore Michael Carrick en sont issus.
En 1957, sa carrière de joueur au haut niveau s’arrête brutalement. On lui diagnostique une tuberculose, qui lui fait perdre un poumon. Il ne retrouvera jamais son endurance. Il manque la remontée de son club en première division au printemps 58, mais n’abdique pourtant pas. Il travaille comme un acharné. La saison suivante, une blessure du défenseur central titulaire des Hammers le met en balance avec son protégé, Bobby Moore. C’est le gamin de 17 ans qui est choisi, le début d’une brillante carrière. Malcolm Allison, malgré 255 matchs sous le maillot des Hammers, n’a jamais disputé de rencontre de première division.
Après quelques années à distance du football, où il se contente de jouer dans quelques clubs amateurs en tentant parallèlement de refaire sa vie comme vendeur de voiture ou propriétaire de boîte de nuit, il se tourne vers la carrière d’entraîneur. Il y était destiné. Il l’était déjà un peu à West Ham. Il fait ses armes à Bath puis Plymouth, après un court passage outre-Atlantique à Toronto. Ses méthodes détonnent déjà : à Bath, il double le nombre de séances d’entraînement, de deux à quatre par semaine, malgré des joueurs travaillant à temps plein par ailleurs.
En 1965, une ancienne connaissance de ses cours à Lilleshall Hall, le malade Joe Mercer, tout juste embauché comme manager par Manchester City, lui propose d’être son adjoint. Il a besoin d’un jeune énergique à ses côtés. Allison accepte. Le début de la plus belle période de l’histoire des Citizens. Celle d’Allison également.
Manchester City, la consécration
En 1965, Manchester City est un club de milieu de tableau de deuxième division, plutôt déclinant. Le dernier trophée national, une FA Cup en 1956, paraît déjà bien loin, sans parler du seul titre de champion, décroché en 1937.
Dans le duo Mercer – Allison, le second « entraînait l’équipe pendant que le calme Mercer gérait le business et était le visage public du club », d’après Simon Kuper. La nuit précédent le premier entraînement, Allison apprend à repérer chacun de ses joueurs avec leur photo, pour pouvoir les appeler par leur prénom.
Proche des joueurs, ses méthodes sont novatrices. Colin Shindler, dans son livre Manchester United Ruined My Life, explique qu’Allison emmenait ses joueurs à l’université de Salford pour réaliser des prélèvements sanguins. Le but ? Mesurer leur endurance. Des tests jamais vus dans le football anglais, et dont les joueurs ne comprenaient pas l’utilité. « Il nous faisait nous entraîner comme des athlètes, et nous sommes devenus des athlètes », se rappelait Mike Summerbee dans la presse anglaise lors de la mort d’Allison, en octobre dernier.
Frappé par le jeu du duo Kocsis/Puskas, et notamment le jeu de tête du second, Malcolm Allison impose aussi à ses joueurs des séances de centaines de centres chaque semaine. Il redouble d’ingéniosité pour motiver ses troupes. « Il était un maître en psychologie ainsi qu’un maître tacticien dans le vestiaire », dit de lui Mike Summerbee, dont l’épouse Tina lui fit remarquer que ses équipiers et lui aimaient plus Allison que leur femme.
Pour Malcolm Allison, « il faut 3 ans pour construire une équipe ». Il n’en faudra pas plus à City pour devenir la meilleure équipe d’Angleterre. Dès la première saison, les Citizens retrouvent la première division, ne concédant que cinq défaites en quarante-deux matchs. L’ailier droit Mike Summerbee, recruté par Allison à l’été 1965, commence déjà à faire parler la poudre. Il deviendra un joueur emblématique de City (357 matchs, 47 buts jusque 1975). Il est rejoint en 1966 par le milieu Colin Bell (394 matchs, 117 buts jusque 1979) et en 1967 par l’attaquant Francis Lee (248 matchs, 112 buts jusque 1974). La colonne vertébrale de City est en place.
La saison 1967-1968 est celle de la consécration. Avec une équipe composée exclusivement de joueurs anglais, City fait la nique à son rival de United – dont Allison surnommait le mythique entraîneur, Matt Busby, « Matt Baby » – et est sacré champion d’Angleterre. L’année suivante, les Citizens ne terminent que 13e en championnat, mais remportent la FA Cup face à Leicester (1-0). L’accumulation de titres se poursuit en 1970, avec une League Cup (face à West Brom, 2-1 après prolongation) mais surtout une victoire dans la regrettée Coupe des vainqueurs de Coupe. Bilbao, Lierse, Coimbra, Schalke 04 et les Polonais de Gornik Zabrze en finale (2-1) ont subi la loi mancunienne. C’est la première fois qu’une équipe anglaise remporte des titres domestique et européen dans la même saison.
De Malcolm Allison à Big Mal
C’était le pic de la jeune carrière de l’entraîneur Allison. Lors de la Coupe du monde 1970, disputée au Mexique, il est consultant pour la télévision britannique. Loquace, séduisant, il attire les spectateurs. Sa popularité est au plus haut. Il entre dans une nouvelle phase. Il devient « Big Mal ». Comme le note son biographe, David Tossell, repris par Simon Kuper : « Allison n’a rien gagné dans le football anglais après la naissance de Big Mal. Il semble que cela soit plus qu’une coïncidence. »
Allison le flambeur prend le dessus. Il est persuadé, à cette époque, d’être le meilleur entraîneur du monde. En 1972, après des relations dégradées avec Mercer, il est promu manager général de City. C’est un échec. En 1973, il rejoint Crystal Palace en cours de saison, qu’il ne parvient pas à sauver de la relégation en deuxième division. Si sur le terrain, les résultats sont catastrophiques, avec une deuxième relégation consécutive en 1974, Allison apporte aux Eagles une couverture médiatique sans précédent. « Malcolm Allison a mis Palace sur une carte », pour le défenseur Jim Cannon. Cela suffit à faire de lui l’idole de Selhurst Park. D’autant que Palace développe un football continental, atypique en Angleterre, délaissant les longs ballons et le jeu dur et direct, coutume de l’époque, pour un jeu au sol et technique.
Big Mal devient une caricature de lui-même. Il adopte sa tenue fétiche, un long imperméable et son fameux borsalino, pendant l’épopée de Palace en FA Cup lors de la saison 1975-1976, où les Eagles (D3) n’échouent qu’en demi-finale à Southampton, le futur vainqueur (2-0). Il est débarqué en mai 1976, pour avoir invité la star du X Fiona Richmond dans le bain collectif des vestiaires. « Vous n’êtes pas vraiment un entraîneur jusqu’à ce que vous soyez viré », aimait-il dire. Mais le football n’est plus qu’un prétexte pour se mettre en scène.
Il va alors multiplier les clubs, pour des expériences excédant rarement une saison : Galatasaray, Plymouth, de nouveau City… Au Sporting Lisbonne, il décroche son dernier titre (champion du Portugal 1982) et sympathise avec le fils d’un de ses adjoints, un certain… José Mourinho. À Middlesbrough, il propose de changer le nom du club en Cleveland Cow Boys. Viennent ensuite Setubal, où il prend Mourinho sous son aile, une courte pige au Koweït, pour finir à Bristol, en 1993.
S’il reste ponctuellement dans le football à la fin de sa carrière, en tant que scout pour Arsenal et City ou consultant radio, il tombe rapidement dans la dépression et l’alcoolisme. Il multiplie les aventures. Après avoir été longtemps sous les feux médiatiques, le retour dans l’anonymat est dur. Les supporters des clubs où il est passé ne l’ont pourtant pas oublié. En janvier 2007, les fans de Crystal Palace, pour commémorer le 31e anniversaire de l’épopée de leur club en FA Cup, décrètent un « Jour du borsalino » lors d’un 4e tour de coupe. Malcolm Allison meurt seul à l’hôpital, atteint d’Alzheimer, le 14 octobre 2010 à 83 ans.
Entraîneur play-boy
Malcolm Allison comme Big Mal ont été des précurseurs. Le premier a introduit le style continental dans le football anglais, bien avant son avènement à partir de la fin des années 90. Il a professionnalisé l’approche de l’entraînement. Il était en avance sur son temps. Il a par exemple proposé, vingt-cinq ans avant son entrée en vigueur, l’abolition de la passe en retrait au gardien. Le second est l’un des premiers d’une longue liste de flambeurs qu’a connus le football anglais. Il a ouvert l’ère du star-système. « On ne peut pas travailler tout le temps. On a besoin d’une certaine relaxation dans la vie », disait-il. Ensemble, cela donne un personnage haut en couleur. Le premier entraîneur play-boy. Big Mal a pris le dessus, au fil des années. Mais beaucoup, comme Mike Summerbee, préfèrent retenir Malcolm Allison. « Pour certains, il paraissait arrogant. Si vous le connaissiez, il était juste un homme qui était totalement sûr de lui, d’où il voulait aller et qui il voulait emmener avec lui. Son enthousiasme pour le football était contagieux. »





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