Antoine Placer : « Les joueurs s’autorisent de moins en moins à dire des choses »

Antoine Placer, journaliste sportif à La Voix du Nord, aborde quelques unes des problématiques qui touchent son métier au quotidien. Entretien.

Journaliste au service des sports de La Voix du Nord depuis 2003, Antoine Placer est responsable de la rubrique football du quotidien régional depuis 2010. Il couvre essentiellement l’actualité du LOSC et de l’équipe de France.

- Qu’est-ce qui distingue le journaliste sportif des autres journalistes ?
Le travail dans l’urgence, qui est la particularité de notre boulot. Il faut écrire vite et bien, être réactif. C’est une super école. Après, le journaliste sportif peut tout faire. Ou au moins tout tenter. Il a le côté débrouillard et rapide.

- Pourtant, le journalisme sportif est parfois vu comme du sous-journalisme…
C’est ce que j’appelle la théorie du prof de sport. Dans un bahut, le prof de sport est sûrement moins bien vu que le prof d’histoire ou de philo. Parce que c’est du sport. Mais comme dans tous les métiers, il y a de bons professionnels. Le sport est moins important dans l’absolu que la politique, c’est plus léger. Mais cela reste du journalisme : écrire un papier, savoir écrire français, avoir du style, envoyer vite…

- On pointe souvent du doigt les dérives du traitement du foot, notamment en période de mercato…
Je pense qu’il y a de mauvaises pratiques dans tous les secteurs. Il y a une guerre de l’info. Aujourd’hui, comme la communication des clubs se referme de plus en plus, ce qui prime, c’est le truc croustillant. Il y a une course de plus en plus effrénée, renforcée par Internet, pour aller le plus vite possible, être le premier. Cela conduit à des dérives. Mais à La Voix du Nord comme dans beaucoup d’autres médias, on n’est pas vraiment dans cette course-là. On essaye de faire au plus vite, mais sans jamais envoyer n’importe quoi.

- Vous avez évoqué la communication des clubs, de plus en plus contrôlée…
C’est une évolution générale. La génération de joueurs actuelle est hyper formatée. À part quelques uns, elle l’est beaucoup plus que les joueurs que j’ai connus quand j’ai commencé en 2003. À l’époque, ils étaient beaucoup plus libres dans ce qu’ils avaient à dire, avec beaucoup plus de prises de position claires. Même les trentenaires d’aujourd’hui sont pour la plupart passés par des centres de formation, où ils ont appris à communiquer. On arrive à une communication de plus en plus lisse. Les joueurs s’autorisent de moins en moins à dire des choses.

La matière première en elle-même est accessible pour tout le monde sur le net. Le journaliste est là pour lui donner une valeur ajoutée, amener une analyse, du recul, de la distance.

- Il reste pourtant quelques bons clients ? Au LOSC, on pense à Mickaël Landreau, Rio Mavuba…
Mais même eux ne sont pas forcément de très bons clients. Ils parlent bien, ils savent construire une phrase et te dire des choses intéressantes techniquement. Mais ils maîtrisent très bien la communication, ils savent ce qu’ils peuvent dire et ne pas dire. Ils connaissent les pièges par cœur.

- Comment conserver la même qualité de traitement journalistique si l’information est plus difficile à obtenir ?
Il faut s’adapter. De plus en plus sortir des points presse et des conférences de presse, ne pas s’en contenter. Apporter un regard extérieur, avec des gens moins prisonniers du club. La matière première en elle-même est accessible pour tout le monde sur le net. Le journaliste est là pour lui donner une valeur ajoutée, amener une analyse, du recul, de la distance. Chercher des angles. Cela passe notamment par avoir les joueurs au téléphone pendant la semaine.

- Il est loin le temps où les journalistes avaient accès aux vestiaires…
Oui, c’est fini ça. Les joueurs, on les croise rapidement à l’entraînement, aux conférences de presse dans la semaine et deux minutes après le match. Maintenant, le seul moyen d’avoir de bons rapports avec eux, c’est de créer le contact et de les avoir au téléphone dans la semaine.

- Cela implique-t-il une compromission de la part du journaliste ? Notamment dans l’exercice des notes ?
Ce n’est pas obligatoire. Cela se pratique, mais honnêtement, je ne l’ai jamais fait. C’est la base, si le joueur mérite 3 sur un match, tu lui mets 3. J’ai déjà eu des menaces, sur un cas précis. On reçoit parfois des textos dans la semaine. Mais généralement, les joueurs savent quand ils ont été mauvais. La plupart ont cette distance-là. Et puis, souvent, le plus important c’est d’être près des bons joueurs, de ceux qui jouent, qui n’ont pas besoin d’être protégés. Après, c’est plus compliqué que ça. Un joueur qui va organiser une manifestation personnelle pour un organisme, si tu en parles pour lui donner un coup de pouce, ça me choque moins que de trahir une information. Et tu crées des liens.

- Comment justifiez-vous la place qu’occupent aujourd’hui les notes des joueurs dans le traitement du foot ?
C’est le premier papier lu le lendemain dans le journal, et c’est le plus lu. Pour moi aujourd’hui, celui qui veut avoir accès à un match, il le trouve, que ce soit au stade, sur Internet, à la télé… Ce qui l’intéresse, c’est de confronter son avis à celui d’un « spécialiste », qui suit régulièrement le foot. Voir s’il est d’accord, s’il a vu la même chose. C’est ce qui fait parler. Et puis les notes sont claires.

- Le journaliste s’y retrouve ?
C’est chacun son truc. Certains n’aiment pas, d’autres aiment. Après, on n’est pas tous égaux devant le style, la qualité du travail, mais aussi la connaissance du jeu. Avoir joué aide. Cela permet de connaître certaines situations, transposées au haut niveau. De mieux comprendre le joueur.

- Comment un journaliste de presse quotidienne régionale (PQR) se positionne-t-il par rapport à la concurrence de L’Équipe, doté de moyens bien plus importants ?
C’est comme en politique. François Hollande aura plutôt envie faire une interview avec Libération ou Le Monde que de la faire avec un journal de PQR. C’est quelque chose avec lequel il faut composer. Cela ne t’empêche pas de vouloir être meilleur que L’Équipe sur ta région. On sait qu’ils auront accès plus facilement à certains joueurs, à des agents parce qu’ils ont des intérêts communs que l’on n’a pas. Mais il faut se battre différemment, trouver d’autres armes. Et accepter de perdre, parfois.

- Le monopole de L’Équipe est-il une bonne chose ?
Comme tout monopole, comme toute voie unique de pensée, cela ne peut pas être une bonne chose. Mais beaucoup de journaux se sont lancés et se sont tous cassé les dents. L’Équipe est aujourd’hui un titre très fort, difficilement attaquable. C’est le titre de référence historiquement, culturellement. Pour s’y attaquer, il faut des moyens financiers énormes, s’installer tout de suite à grands coups d’euros… À mon avis, c’est pratiquement impossible.

- Cela en fait-il un mauvais journal ?
Non, honnêtement, ça reste un journal avec une très bonne qualité d’écriture générale, une grosse rédaction… On peut constater des dérives, mais cela reste un journal qui se tient. Malgré le manque de concurrence, je trouve qu’il se remet en question. Finalement, le plus gros concurrent de L’Équipe, et c’est aussi pour ça qu’ils ont développé leur site, c’est Internet.

L’Équipe est aujourd’hui un titre très fort, difficilement attaquable. C’est le titre de référence historiquement, culturellement.

- Comment voyez-vous l’avenir de la presse papier ?
D’ici cinq à dix ans, le papier ne sera plus le numéro un. Aujourd’hui, on se dirige tous vers le numérique parce que cela va plus vite, cela coûte moins en fabrication et cela permet d’être plus réactif, de coller à une actualité de plus en plus rapide, notamment avec les réseaux sociaux. Le papier aura toujours une place, mais il ne sera sans doute plus le canal numéro un.

- Comment jugez-vous le traitement du football sur Internet ?
Il ne faut pas mettre tout le monde dans le même sac. Mais pour l’instant, sur Internet, c’est encore beaucoup de l’information brute plutôt que de l’enquête ou de l’analyse. Il y a des sites qui le font très bien, qui publient une info brute propre, mise en forme, sérieuse. Mais d’autres vont très vite, écrivent n’importe quoi, parfois tout et son contraire, parce que cela peut vite être remplacé.

- Comment expliquez-vous le décalages avec l’Angleterre par exemple, où l’on trouve bien plus de journalistes de qualité exclusivement dédiés au web ?
C’est une question de culture. En France, on est sans doute un peu en retard par rapport aux anglo-saxons sur les nouvelles technologies, les courants et les tendances. Ils ont compris avant nous l’intérêt du multimédia et du numérique. Mais avec l’essor de Twitter notamment, à terme, les éditorialistes et les journalistes y viendront.

- Que pensez-vous des critiques contre la facilité de la télévision à tomber dans les polémiques arbitrales ?
Plus un média est grand public, en presse écrite comme en télé, moins tu peux te permettre de te lancer dans des analyses poussées. Un public plus large est forcément moins friand de détails technico-tactiques que de polémiques basiques sur l’arbitrage, simples à comprendre. La télé est un média de masse. Après, je pense qu’on pourrait tous aller plus loin. Mais on n’est ni L’Équipe, ni France Football, qui visent un public qui attend des analyses technico-tactiques plus poussées. On n’y a pas spécialement d’intérêt.

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Retrouvez Antoine Placer sur Twitter @AntoinePlacer