Gol! #Ukraine2012 : « Un peu de football, beaucoup d’Ukraine »

À l’occasion de l’Euro 2012, un web-documentaire participatif sera diffusé sur lemonde.fr. L’objectif : dresser un portrait de l’Ukraine à travers une quinzaine de petites histoires. Présentation.

Fin janvier 2012. Stéphane Siohan et Mathieu Sartre sont de retour en France, après deux semaines de tournage à l’ouest de l’Ukraine, région montagneuse. Des conditions de travail dantesques, avec -15°C et 80 centimètres de poudreuse à 1 300 mètres d’altitude. C’est un peu devenu une habitude pour les deux journalistes, qui sillonnent le puis depuis un an et demi.

Le projet de Gol! #Ukraine2012 est né à l’été 2010. À l’origine, Stéphane Siohan, ancien journaliste au Télégramme, et Mathieu Sartre, photographe. « Une envie assez profonde depuis pas mal d’années », pour le premier, de faire un web-documentaire sur le pays. L’Euro 2012 offre une opportunité idéale. La première compétition sportive d’envergure planétaire à se dérouler dans un pays de l’ex-bloc soviétique depuis les Jeux olympiques de Sarajevo, en 1984. « Sans faire injure aux autres compétitions, seuls les JO et le football ont un véritable impact international », juge Stéphane Siohan.

Pendant près d’un mois, l’attention des médias du monde entier sera braquée sur le deuxième plus grand pays d’Europe. Une mise en lumière bienvenue. « Il y a un affaiblissement de la couverture des pays de l’Est, qui se font difficilement une place dans l’agenda médiatique, déplore le journaliste. Il s’agit donc de rebondir sur l’Euro 2012 pour parler de l’Ukraine. D’utiliser le foot comme un fil d’Ariane pour pénétrer dans la société ukrainienne. »

Le football, fait social total qui influe autant la société qu’il la reflète, n’est que la porte d’entrée du web-documentaire. Un prétexte pour dresser un portrait de l’Ukraine, pays au cœur d’enjeux géopolitiques multiples, tampon entre l’Union Européenne et la Russie vers lesquels il oscille successivement. L’Euro 2012 pourrait être le déclencheur d’une ouverture vers l’occident. « Ce que l’Union européenne, l’OTAN, la Révolution orange et Lech Walesa n’ont pas réussi à faire, le football le fera », proclamait ainsi un éditorialiste tchèque le 19 avril 2008, un an après l’attribution de l’organisation de la compétition à la Pologne et l’Ukraine.

L’essor du web-documentaire

À travers une quinzaine d’histoires originales et indépendantes, touchant à tous les domaines (politique, économique, social…), Gol! ambitionne d’apporter un éclairage sur un pays peu ou mal compris. « Des films courts, de quatre à huit minutes, pas toujours liés au football, mais qui racontent tous beaucoup de choses sur ce pays », détaille Stéphane Siohan. Pour le producteur Mathieu Détaint (Inflammables Productions), il s’agit d’aller contre les idées reçus. « L’Ukraine est souvent vue à travers un tas de clichés : les jolies filles, les apparatchiks, les oligarques… On ne tombe pas dans ces travers-là. » Un projet soutenu par Lemonde.fr, acteur très innovant dans le domaine du web-documentaire et future plateforme de diffusion, ainsi que le mensuel So Foot.

Le web-documentaire, un genre en plein essor qui tend à révolutionner les pratiques journalistiques par sa transversalité et l’interaction avec le public. Avec des caractéristiques particulièrement novatrices, notamment la pluralité des médias sollicités et l’interactivité. « Il y a une sorte de translation qui se fait dans notre métier, avec l’apprentissage de nouvelles connaissances, explique Stéphane Siohan. L’exigence journalistique reste la même, mais c’est un journalisme qui se nourrit des pratiques de genres variés comme le documentaire, le cinéma, le jeu vidéo… »

Un développement qui serait favorisé par le déclin du grand reportage dans les médias traditionnels, la faute aux contraintes économiques qui pèsent sur les entreprises de presse comme sur les journalistes indépendants. « C’est difficile pour un pigiste de faire émerger des projets de reportage ambitieux, poursuit le journaliste breton. D’où la nécessité d’inventer de nouveaux modèles. » Le web-documentaire permet une approche « plus humaine, plus lente, plus distanciée sur les choses ». Et offre une vaste étendue de possibilités : « Toutes les écritures sont possibles, c’est une sorte de grande page blanche dans laquelle on peut s’engouffrer. »

Contrairement aux références du genre, tel Thanatorama, web-documentaire sur le monde funéraire, les auteur de Gol! ont pris le parti d’une perspective moins pesante. « Le web-documentaire, ce n’est pas que des trucs sur l’immigration, les prisons ou autre, affirme Stéphane Siohan. On a voulu avoir une approche plus légère, plus fun. C’est assez rare dans le paysage du web-documentaire. »

Innovant dans son approche, Gol! #Ukraine2012 l’est aussi dans son financement. Outre les aides publiques, récoltées notamment auprès du Centre national de la cinématographie (CNC), les auteur se sont appuyés sur le « crowd funding », à travers le site KissKiss BankBank, pour collecter des fonds auprès de leur entourage et du public. Résultat, 8 537€ recueillis sur la plateforme, mieux que l’objectif initial de 8 500€. Une véritable réussite. Le montant total du budget est considérable pour le genre : 200 000 euros. Reste à trouver un modèle économique pour rentabiliser le projet. Car comme l’indique Mathieu Détaint, « c’est beaucoup de travail pour peu de rémunération ». « Si le projet marche, cela permettra peut-être l’émergence d’un mode de production de documentaires qui permette de générer des revenus, avance Stéphane Siohan. L’idée, c’est qu’un projet comme le nôtre ait sa propre logique économique. » Histoire de se libérer de la logique du guichet, qui consiste à se baser majoritairement sur des aides extérieures diverses.

Le paradigme de la souris

Principale caractéristique des web-documentaires, l’interactivité avec l’internaute a été pensée en profondeur. Un aspect qui nécessite un dosage. « Il y a un nouveau paradigme, que j’appellerais le paradigme de la souris, note Stéphane Siohan. Avant, le journaliste nous emmenait d’un point A à un point Z. Maintenant, avec sa souris, l’internaute a un pouvoir énorme : il peut mettre en pause, aller sur un autre site, partir dans un environnement différent. Il faut accepter cette nouvelle donne et l’intégrer à la réflexion. Se demander quel pouvoir on laisse à l’internaute dans son cheminement, et quel pouvoir on garde en tant qu’auteur. »

Sur Gol!, l’internaute aura le choix entre deux modes de consultation : un visionnage classique, ou une quête inspirée du monde du jeu vidéo, avec une succession d’épreuves en guise de cheminement. « On fait un web-documentaire pour qu’il soit lu, mais aussi utilisé et pris en main par l’internaute », justifie Stéphane Siohan. Pour Mathieu Détaint, cela permet de personnaliser l’expérience de l’utilisateur, fondamental pour attirer un public varié.

Cette expérience interactive s’articulera autour de deux personnages-présentateurs, incarnant chacun une vision de l’Ukraine. Oleg, 24 ans, c’est l’Ukraine du foot, impatiente de voir l’Euro débuter sur ses terres. C’est à travers lui que seront narrées les petites et grandes histoires du football ukrainien. À l’inverse, Katya, 26 ans, présentera la partie la plus déconnectée du football. Une Ukraine plus sensible, plus intime, en pleine évolution. Outre leur rôle dans le documentaire, ils seront aussi les garants de l’échange avec le public sur les réseaux sociaux, où ils disposent chacun d’un compte Facebook et Twitter. Les suivre sera parfois une condition nécessaire pour accéder à certains contenus spécifiques.

Dictée par l’envie de proposer une expérience inédite au public, la création des deux personnages répondait aussi à des impératifs journalistiques. « Cela nous a permis d’ordonner notre pensée, confirme Stéphane Siohan. Sur le terrain, on a recueilli une quarantaine de sujets potentiels, que l’on a pu répartir en deux groupes, qui correspondent à deux visions de l’Ukraine. »

Si le public potentiel sur Internet est très vaste (mais à relativiser par rapport à la toute-puissance de la télévision), le genre du web-documentaire peut parfois rebuter par l’utilisation de technologies complexes. Un biais que les auteurs de Gol! ont souhaité éviter. « Cette problématique s’est posée fortement pour nous au moment de la genèse du documentaire, confie Stéphane Siohan. Face deux objets, l’Ukraine et le football, éminemment grand public, on s’est posé la question de la prise en main par le public. On aimerait sortir d’une audience technophile. » Un parti pris « non geek » pour élargir au maximum, en reprenant notamment certains codes de la télévision, à l’image des deux présentateurs.

Il s’agit de dépasser les approches classiques de l’audience. Cela passe par la proposition d’un contenu pluri-médias, tant dans les genres utilisés (photo, vidéo…) que dans les supports exploités. Des versions du documentaire pour iPad et Androïd sont ainsi en réflexion, ainsi qu’un partenariat avec DailyMotion pour créer une chaîne de diffusion. En outre, dans le cadre du partenariat avec So Foot, des contenus exclusifs seront publiés sur le site du mensuel, pour toucher un public plus pointu au niveau du football.

Nouvelle étape

La phase de tournage touche bientôt à son terme. Elle devrait s’achever à la fin de l’hiver. D’ici là, deux voyages sont encore prévus en Ukraine, « un pays où il est extrêmement difficile de travail, pour plein de raisons sociales, politiques ou économiques » d’après Stéphane Siohan. Les choses devraient s’accélérer fin février, notamment en termes de communication. La diffusion est prévue pour fin mai, intégralement sur une page dédiée sur lemonde.fr, mais aussi sous forme de série sur Le Monde Sport. En espérant atteindre les 200 000 vues, seuil de succès d’un web-documentaire. Quoi qu’il en soit, par son caractère innovant tant économiquement que dans son approche et la place donnée à l’interaction avec le public, Gol! #Ukraine2012 marque une nouvelle étape dans l’avènement du web-documentaire.

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Quelques liens utiles :
Gol! #Ukraine2012 sur Twitter : @Gol_Ukraine
Retrouvez Oleg sur son profil Facebook, Oleg Levko, et sur Twitter : @oleg_gol
Retrouvez Katya sur son profil Facebook, Katya Babkina, et sur Twitter : @katya_gol
L’interview de Stéphane Siohan par LaMadjer