Pierre Ndaye Mulamba, héros oublié du football africain

Meilleur buteur sur une édition de la CAN (9 buts en 1974), Pierre Ndaye Mulamba est passé de la Coupe du monde aux bidonvilles sud-africains.

Les amateurs de statistiques sont peut-être tombés sur son nom à l’occasion de la dernière Coupe d’Afrique des Nations. Et pour cause : Pierre Ndaye Mulamba détient le record de buts marqués pendant une CAN, neuf en 1974 en Égypte, avec le Zaïre (aujourd’hui RD Congo). Mais derrière ce fait de gloire se cache une vie brisée par le régime du dictateur Mobutu. Récit d’un destin hors du commun.

Pierre Mulamba voit le jour le 4 novembre 1948 à Luluabourg (aujourd’hui Kananga), capitale de la province du Kasaï-Occidental, région notamment connue pour ses mines de diamants. Il tape dans ses premiers ballons à l’école protestante de Ndesha, commune de Luluabourg, et ne tarde pas à afficher des qualités étonnantes. Le petit Pierre est vif, agile, rapide et technique. Grâce à lui, son école flambe dans les matchs face aux autres établissements. Sa réputation grandit peu à peu dans la ville.

Ses performances attirent même l’œil du club de la Renaissance du Kasaï, avec lequel il s’entraîne dès ses quatorze ans à l’insu de son père, opposé à toute idée de carrière dans le football. Et le 11 avril 1964, Pierre Mulamba, à 16 ans, effectue ses débuts sous le maillot de la Renaissance en attaque, lui qui est pourtant défenseur, face au grand rival de l’Union Saint-Gilloise. Dans les tribunes, 20 000 personnes, parmi lesquelles le président de la République Joseph Kasa-Vubu, l’un des hérauts de l’indépendance de la RDC.

Pierre Mulamba inscrit les deux buts du match et révèle son talent à la ville entière. Sa carrière de footballeur est lancée. Après deux saisons à la Renaissance, il rejoint l’Union Saint-Gilloise. Prolifique, il est appelé pour la première fois en sélection en 1967, aux côtés des « Belgicains », stars ayant évolué chez l’ancien colon belge. Mais il n’est pas retenu par le sélectionneur hongrois Ferenc Csanadi pour la CAN de l’année suivante, en Éthiopie.

Il sait qu’il doit rejoindre un plus grand club pour faire plus parler de lui. En 1971, il signe donc à l’AS Bantous, basé à Mbuji-Mayi, capitale du Kasaï-Oriental. « Mutumbula », comme on le surnomme depuis son enfance, devient vite la star de l’équipe. Au point d’être convoqué pour le stage de préparation à la CAN 1972. Il n’est pas retenu pour la compétition, mais son statut a commencé à changer en équipe nationale, désormais dirigée par le Yougoslave Blagoje Vidinic. Un sélectionneur de prestige, ancien international (8 sélections), médaillé d’argent aux JO 1956 à Melbourne et sélectionneur du Maroc lors de la Coupe du monde 1970 au Mexique.

Mais ne pas jouer dans la capitale reste un handicap, et Pierre Mulamba en a conscience. Sa trentaine de buts inscrits en 1971, contribuant grandement à la deuxième place en championnat de l’AS Bantous, attire l’œil du champion, l’AS Vita. Le club phare du Zaïre dans les années 70, basé à Kinshasa, le recrute pour la saison suivante.

Cette époque est marquée par les débuts de la politique de zaïrianisation menée par le président Mobutu. Première étape : la suppression des prénoms chrétiens et occidentaux, remplacés par des noms africains. Suivit ensuite la nationalisation des biens et propriétés appartenant aux étrangers, visant la réappropriation nationale de l’économie.

Champion d’Afrique

Celui que l’on appelle désormais Ndaye s’impose rapidement à la pointe de l’attaque de l’AS Vita. Dès sa première saison, sa cinquantaine de buts permet au club de conserver son titre de champion, et le conduit même au doublé avec une victoire en coupe face au Tout-Puissant Mazembe, club de Lubumbashi – la deuxième ville du pays et capitale du Katanga, alors appelé Shaba -, grand rival et aujourd’hui meilleure formation de RDC.

La saison suivante, nouveau doublé national pour l’AS Vita. En finale de la Coupe du Zaïre, Ndaye Mulamba s’offre le luxe d’inscrire sept des huit buts de son équipe, largement victorieuse (8-1) du FC Lupopo, autre club de Lubumbashi. Mais 1973 est surtout l’année de la consécration continentale pour les Dauphins Noirs, en Coupe des clubs champions africains.

Après le forfait du club nigérian des Mighty Jets au deuxième tour, ils écrasent le Stade Malien (7-1 sur les deux matchs) en quart de finale. En demi, les Léopards de Douala offrent une résistance plus farouche. Corrigés (3-0) à l’aller dans l’imprenable Stade du 20-mai de Kinshasa (aujourd’hui Stade Tata Raphaël), les champions du Cameroun l’emportent 3-1 au retour. Insuffisant. Ndaye Mulamba va disputer sa première finale continentale, face aux Ghanéens de l’Asante Kotoko.

L’aller se passe mal. Vainqueur de la compétition en 1970, l’Asante Kotoko est l’une des plus grosses équipes du continent. L’AS Vita est battu (4-2). Mais le Stade du 20-mai a le don de transcender ses joueurs, et Ndaye Mulamba tout particulièrement. C’est une véritable déferlante qui s’abat sur la défense ghanéenne au retour. Grâce à deux buts de Mayanga Maku et un de Kembo, l’AS Vita l’emporte 3-0 et décroche son premier titre de champion d’Afrique.

Ces performances ont permis à Ndaye Mulamba d’honorer sa première sélection sous le maillot zaïrois en août 1973, face au Ghana. Son heure sur la scène internationale a sonné. Il est retenu pour la CAN 1974, en Égypte. Mieux, il est un titulaire incontournable en attaque. Au sommet de son art, il tyrannise les défenses de la Guinée (2-1) et de l’Île Maurice (4-1) en phase de poule, inscrivant trois buts. Malgré une défaite face au voisin congolais (1-2), le Zaïre est qualifié pour le dernier carré de l’épreuve.

En demi-finale, les Léopards doivent en découdre avec l’hôte égyptien, pour qui les organisateurs ont ouvert une voie royale vers le titre. Les Pharaons prennent d’ailleurs les devant, menant de deux buts en début de seconde période. Mais un doublé de Mulamba et un but de Kigumu propulsent le Zaïre en finale au terme d’un incroyable renversement de situation (3-2).

Les Chipolopolos zambiens se dressent sur la route des Léopards en finale, au stade Nasser du Caire. La rencontre est serrée. Mulamba répond à l’ouverture du score de Kaushi pour emmener le match en prolongation. Il pense alors donner la victoire à son équipe en trompant de nouveau Mwape à trois minutes du terme. Mais une égalisation cruelle de Sinyangwe dans les arrêts de jeu douche la joie zaïroise. Les tirs au but n’ayant pas cours à l’époque, la finale devra être rejouée, une première dans l’histoire de la CAN.

Deux jours plus tard, dans un stade Nasser pratiquement vide, un nouveau doublé de Mulamba assure le sacre du Zaïre. Avec neuf buts inscrits, Pierre Ndaye Mulamba est, encore aujourd’hui, le meilleure buteur sur une édition de la Coupe d’Afrique des Nations. « Mutumbula » est au sommet de sa gloire.

La débâcle du Mondial 1974

Reçus en grande pompe à leur retour au pays par Mobutu, les Léopards vont vite déchanter. Ils ne verront jamais les primes promises par le président. Une situation qui perdure jusqu’à la Coupe du monde 1974, en Allemagne de l’Ouest, pour laquelle ils se sont qualifiés l’année précédente pour la première – et unique à ce jour – fois de l’histoire

Le Zaïre, premier pays d’Afrique noir à accéder en phase finale d’un Mondial, est l’attraction (à voir, ce reportage de juin 1974 sur le site de l’INA). Mais sa préparation a été perturbée par l’affaire des primes. Les joueurs sont révoltés contre ce pouvoir qui s’accapare leurs victoires et les manipule. Un pouvoir très présent au sein de la confédération zaïroise présente en RFA, qui exerce des pressions sur le sélectionneur Blagoje Vidinic.

Dans ces conditions, difficile pour le Petit Poucet de faire illusion. Soutenus par les 27 000 spectateurs du Westfalenstadion de Dortmund, le Zaïre s’incline avec les honneurs (0-2) face à l’Écosse de Kenny Dalglish pour son premier match dans le groupe 2. Mais le pire est à venir. Les Léopards essuient une véritable humiliation face à la Yougoslavie (9-0). En réalité, Ricky Mavuba (père du joueur du LOSC Rio Mavuba) et ses coéquipiers ont levé le pied, en protestation face aux promesses non tenues par le régime. Ndaye Mulamba, de son côté, est expulsé dès la 23e minute pour une faute qu’il n’a pas commise. Un véritable cauchemar.

Le dernier match face au Brésil n’est qu’une farce. Les conseillers de Mobutu ont écarté les protestataires, Ricky Mavuba au premier chef. Rivelino et la Seleçao s’imposent tranquillement (3-0). Un match surtout resté dans les mémoires pour l’acte incompréhensible de Mwepu Ilunga. Alors que les Brésiliens s’apprêtent à frapper un coup franc aux vingt mètres, le latéral droit zaïrois sort du mur au coup de sifflet de l’arbitre et dégage le ballon (voir vidéo). Un épisode humiliant en apparence, mais dont le but recherché était en réalité une expulsion en guise de protestation contre le régime.

Courtisé par le PSG, Ndaye Mulamba est contraint de rester au pays, où l’épisode allemand est vite oublié par la population. Il n’aura jamais l’opportunité de tenter sa chance en Europe. À l’AS Vita, il enchaîne les titres : champion du Zaïre 1975, 1977 et 1980, vainqueur de la coupe nationale en 1975, 1977, 1981, 1982 et 1983. Toujours aussi efficace à la pointe de l’attaque, il conduit même le club de la capitale à sa deuxième finale continentale en 1981.

Injouables à domicile, les Dauphins Noirs viennent à bout des Angolais de Primeiro de Agosto (5-3), des Burkinabés du Silures Bobo-Diulasso (4-3), des Nchanga Rangers zambiens (4-3) et des Guinéens de l’AS Kaloum Star (1-0) pour se hisser en finale. Mais la JS Kabylie, club phare d’Algérie depuis le milieu des années 70, est intraitable chez elle à Tizi Ouzou (4-0), se payant même le luxe de s’imposer au retour au Stade du 20-mai (0-1).

La vie en sélection est moins rose. Le Zaïre est éliminé dès le premier tour de la CAN 1976 en Éthiopie, battu par le Nigeria (4-2) et le Maroc (1-0), futur vainqueur, avant de concéder le nul (1-1) face au Soudan. Ce n’est qu’en 1988 que les Léopards se qualifieront de nouveau pour la phase finale de l’épreuve continentale.

Pour sa dernière saison de footballeur, Ndaye Mulamba conduit l’AS Vita à un nouveau titre de champion. Il raccroche les crampons en avril 1988, avec un gros palmarès à son actif : six titres de champion du Zaïre, sept coupes nationales, une Coupe des clubs champions africains, une Coupe d’Afrique des Nations, dont il détient le record de buts marqués sur une phase finale, et une participation à la phase finale de la Coupe du monde. Il est encore aujourd’hui le meilleur buteur de l’histoire des Léopards, avec 32 buts marqués sous le maillot vert.

Après sa retraite, Ndaye Mulamba vit d’un emploi de fonctionnaire pour un salaire misérable. Il est honoré en 1994 par la CAF (Confédération africain de football) à Tunis pour l’ensemble de sa carrière. Mais à son retour au pays, des officiels du régime lui intiment de remettre sa médaille au vieillissant président Mobutu. Il refuse. Sa vie va basculer dans l’horreur.

L’exil

Une nuit, il est agressé à son domicile par des sbires du régime. Son fils Tridon y perd la vie. Ndaye Mulamba, laissé inconscient, est jeté du haut d’un pont. Par miracle, il survit. Hospitalisé huit mois, il sait qu’il n’a d’autre choix que de quitter le pays, pour que sa vie ne devienne pas un enfer. Il laisse sa famille derrière lui et s’envole pour l’Afrique du Sud.

Accueilli au sein de la communauté zaïroise dans un bidonville de Johannesburg puis de Cape Town, il vit misérablement de petits trafics. Les séquelles de son agression le laissent boiteux. En 1998, stupeur. On annonce sa mort dans une mine diamants, en Angola. Une minute de silence est même respectée lors de la Coupe d’Afrique des Nations au Burkina Faso. Ndaye Mulamba est pourtant bien en vie, à la quête de modestes pourboires en surveillant les voitures garées dans les rues de Cape Town. Une situation très précaire, de réfugié, inimaginable pour le joueur de classe qu’il a été.

En 2005, dix ans après son exil, il est brièvement invité à Kinshasa, pour recevoir la médaille du centenaire de la FIFA des mains de Sepp Blatter, en hommage à sa carrière. Sa situation s’améliore lorsqu’il se marie avec une Sud-Africaine travaillant dans une organisation caritative venant en aide aux habitants des bidonvilles. Très affaibli, il entraîne bénévolement des équipes amateurs locales.

Surtout, en 2009, vingt-quatre heures avant le tirage au sort de la Coupe du monde 2010 en Afrique du Sud, sa nouvelle patrie, un hommage lui est rendu par la FIFA, en même temps qu’à Abedi Pelé. Une reconnaissance méritée pour le joueur qu’il fut, véritable bourreau des défenses, héros oublié du football africain à la vie brisée par la dictature de Mobutu.


Pour en savoir plus :
- L’excellente biographie de Claire Raynaud (préface de Yannick Noah), La mort m’attendra, Éditions Calmann-Lévy, 2010, 236 p.
- Forgotten Gold, un documentaire de Makela Pululu sur Pierre Mulamba

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