FC Sankt Pauli, contre-culture du foot européen

Depuis un quart de siècle s’est développée à Sankt Pauli une contre-culture qui détonne dans le football européen. Club alternatif unique en son genre, le club du quartier des plaisirs d’Hambourg est toutefois menacé par un retour à la normalité.

La Reeperbahn, quartier rouge de Sankt Pauli. | © AWoF

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1986. Comme d’autres, Hambourg, premier port de commerce d’Allemagne, est durement frappé par la crise de l’industrie de construction navale. Des centaines de dockers se retrouvent au chômage. En quête d’un emploi, ils quittent leurs habitations sur l’Hafenstrasse, la rue qui borde la rive nord de l’Elbe, dans le quartier de Sankt Pauli. Un quartier pauvre et populaire, refuge au Moyen Âge des voleurs, prostituées, lépreux et autres parias de la ville. Surtout connu pour son fameux district rouge autour de la Reeperbahn, cœur de la vie nocturne hambourgeoise, dont les bars, restaurants mais surtout clubs de strip-tease, cinémas érotiques et sex-shops en font le « kilomètre du péché » (« die sündige Meile »). Avant de devenir des stars planétaires, les Beatles y ont joué pendant deux ans, au Star Club, entre 1960 et 1962.

Dans l’Allemagne des années 80, le mouvement squat s’étend, porteur d’une véritable contre-culture urbaine basée notamment sur l’auto-gestion, le collectif et un fort engagement politique à gauche. Ces squatteurs viennent s’installer dans les immeubles libérés par les dockers sur l’Hafenstrasse. Un vent de liberté souffle sur Sankt Pauli. Artistes, musiciens, étudiants et sympathisants du mouvement viennent les rejoindre. Les cheveux sont colorés, les jeans troués, les bras tatoués et les oreilles, lèvres ou arcades percées. La musique punk résonne tandis qu’une odeur de marijuana flotte dans l’air. On parle politique. On dénonce l’OTAN, le nucléaire et le capitalisme, on prône la solidarité internationale et la lutte contre le fascisme.

Le mouvement reçoit le soutien des Autonomen, ces militants d’extrême-gauche très actifs dans la défense des squats, contre les forces de l’ordre ou les groupes d’extrême-droite qui lancent des assauts contre l’Hafenstrasse, à la fin des années 80. Pour faire front, les gauchistes s’unissent en groupe compact et revêtent des vêtements noirs, formant ce que l’on appelle des « black blocs ». Des barricades sont érigées.

Outre ses convictions politiques, le mouvement squat a amené des passionnés de football à Sankt Pauli. À quelques hectomètres de l’Hafenstrasse se trouve le Millerntor-Stadion, stade vieillissant du FC Sankt Pauli. Un club de quartier retombé dans l’anonymat après la perte de son statut professionnel en 1979, la faute à de gros problèmes financiers suite à une première montée en Bundesliga mal gérée, en 1977-1978. Désormais en deuxième division, le FCSP évolue devant à peine 1 000 à 2 000 spectateurs par match. Les tribunes deviennent un lieu de réunion incontournable pour les amateurs de ballon rond récemment débarqués. Qui vont bouleverser à jamais l’histoire du FC Sankt Pauli.

Le port d’Hambourg dans la grisaille. | © AWoF

Un quartier de paradoxes

2012. Dans la brume du lundi matin, quelques péniches fendent la quiétude de l’Elbe au cœur d’un port qui s’éveille lentement. « Porte de l’Allemagne vers le monde », Hambourg, deuxième port commercial d’Europe derrière Rotterdam, voit passer près de 10 millions de containers chaque année. Sur sa rive nord, l’Hafenstrasse, paisible rue résidentielle, est loin de l’agitation passée. Mais les nombreux tags sur les murs font office de piqûres de rappel. « La résistance n’est pas une affaire de spécialiste. » « Pas de flics, pas de problèmes. » Les années ont passé, mais l’état d’esprit n’a pas changé.

On ne peut comprendre le FC Sankt Pauli si l’on fait abstraction de son quartier, tellement particulier. Le club et son environnement ne font qu’un. Un simple regard dans les rues de Sankt Pauli suffit pour le comprendre. Des tags sur tous les bâtiments aux multiples stickers collés sur chaque panneau et chaque feu de signalisation, le FCSP est partout. Le quartier, qui allie belles rues résidentielles et logements populaires, vit par et pour son club.

Véritable incongruité dans ce secteur connu pour son ancrage à gauche, la tour anti-aérienne construite lors de la Seconde guerre mondiale par le régime nazi, qui surplombe le Millerntor-Stadion et accueille aujourd’hui une radio et un restaurant. Un paradoxe parmi tant d’autres dans un quartier où l’Armée du salut, aux grands insignes « Jésus est vivant » et « Jésus à Sankt Pauli », partage la chaussée avec des bars gays et des sex-shops.

« Le FC Sankt Pauli ne pourrait pas exister ailleurs qu’ici. Il y a une relation très forte entre le quartier et le club. » Sven Brux a été un témoin privilégié de la révolution dans le quartier et, par ricochet, dans le club il y a maintenant un quart de siècle. Originaire de Cologne, il s’installe à Hambourg en 1986 pour son service civique. Le week-end, après avoir fait ses heures dans un hôtel de marins en bordure de l’Elbe, il fréquente les tribunes d’un Millerntor en pleine ébullition. Sympathisant d’une culture punk très développée en Allemagne, il y est dans son élément. « À l’époque, il était dangereux d’aller au stade avec des cheveux rouges en Allemagne à cause des fascistes. J’avais arrêté d’aller au stade. Mais quand je suis arrivé à Sankt Pauli, mon vieil amour pour le football s’est réveillé. »

HSV

Grand rival du FC Sankt Pauli, le Hambourg SV a connu son heure de gloire dans les années 80. Trois fois champion d’Allemagne (1979, 1982, 1983) et quatre fois 2e (1980, 1981, 1984 et 1987), vainqueur de la Coupe d’Allemagne (1987). Surtout, vainqueur de la Coupe d’Europe des clubs champions 1983 après avoir été finaliste trois ans plus tôt, et finaliste de la Coupe UEFA en1982.

Autour de lui, les squatteurs de l’Hafenstrasse, mais pas seulement. « Le Hambourg SV, grand rival de Sankt Pauli aujourd’hui, avait des problèmes avec des groupes d’extrême-droite. Beaucoup de supporters se sont tournés vers Sankt Pauli, où l’atmosphère était plus pacifique. » Le décalage sportif entre le HSV, club phare des années 80 en Allemagne et en Europe (lire par ailleurs), et le petit FC Sankt Pauli était alors trop important pour qu’existe une véritable rivalité, ce qui rendit possible ces changements de bord. Et une croissance rapide de l’affluence au Millerntor.

Les premières années n’ont toutefois pas été sans accrocs. « Beaucoup de gens disent que Sankt Pauli, à l’époque, était vraiment pacifique, mais ce n’était pas si pacifique dans les rues, se souvient Sven Brux dans un sourire. Il y a eu des bagarres contre des fascistes. Mais personne ne l’a vu parce que les médias étaient moins développés qu’aujourd’hui. » Les affrontements tournent à l’avantage des gauchistes et chassent les groupes d’extrême-droite du Millerntor.

L’heure est à la liberté dans les tribunes. « On a eu la chance de pouvoir dire ce qu’on voulait, en créant de nouveaux médias, comme les fanzines, qui n’étaient pas communs à l’époque », souligne Sven Brux. La nouvelle (contre-)culture Sankt Pauli se diffuse à l’ensemble du stade. Le ralliement s’organise autour d’un symbole, le drapeau pirate.

L’histoire est presque devenue une légende. Au cours de l’année 1987, « Docteur Mabuse », un chanteur de punk vivant sur l’Hafenstrasse, récupère un drapeau pirate au Hamburger Dom, la foire de la ville adossée au Millerntor, et l’amène dans les tribunes. Historiquement associé à la ville d’Hambourg, qui a accueilli le pirate le plus célèbre d’Allemagne, Klaus Störtebeker, mais aussi au mouvement squat en général, le Jolly Roger devient le signe distinctif et la figure de l’attitude rebelle des supporters de Sankt Pauli. « À cette époque, on était un petit club, pauvre, explique Sven Brux. C’était un peu  »les pirates arrivent », les pauvres contre les riches. C’est devenu un symbole du club. »

Sven Brux. | © AWoF

Après avoir été en charge du développement du Fanladen, une association de supporters qui mène entre autres des actions sociales, Sven Brux devient salarié du club en 1998. Un an après, Sankt Pauli se bat pour sa survie en deuxième division. Indirectement, c’est aussi son emploi qui est en jeu. Une relégation en Regionalliga (D3) signifierait la perte du statut professionnel du club, et pour lui le passage par la case chômage. Tout s’est joué lors du dernier match de la saison… « On a égalisé à la dernière minute, et on s’est sauvé grâce à ce but. Quand on perdait, je me disais  »Merde, lundi je serai au chômage »… Mais on a fini par marquer. Tout le public dans le stade pleurait de joie. C’est mon meilleur souvenir de supporter. »

Ce quarantenaire costaud au bouc grisonnant et au crâne dégarni supervise désormais l’organisation des matchs à domicile et est responsable de la sécurité. Son bureau, localisé dans la tribune présidentielle rénovée et dont la fenêtre donne sur le parvis du stade, est rempli de posters de tifos des Ultras de Sankt Pauli. Il est l’un des interlocuteurs privilégiés du club dans les échanges avec les supporters. Un club qui a retrouvé sur le terrain un niveau un peu plus digne de la ferveur qui l’entoure. Depuis les années 90, le FCSP navigue entre première et deuxième division. Relégué de Bundesliga en fin de saison dernière après une courte pige, le club est actuellement en course pour retrouver l’élite dès l’exercice 2012-2013. Mais peu importent les résultats, le Millerntor-Stadion fait le plein à chaque match. Près de 25 000 personnes, dont beaucoup debout dans les gradins. Rénové tribune par tribune tous les deux ans, au rythme des compétitions internationales qui allongent la trêve estivale, le Millerntor devrait pouvoir accueillir 30 000 personnes une fois achevé.

D’un club anonyme, quelconque et sans avenir au début des années 80, le FC Sankt Pauli est devenu en quelques années unique et attractif. Le tout grâce à la culture alternative qui s’est développée dans les tribunes du Millerntor il y a vingt-cinq ans. Une culture, des valeurs et des idéaux que le club a fait siens.

Le club « anti »

Ce qui a pris malgré tout un peu de temps. « Dans les premières années, les dirigeants n’avaient rien à voir avec nous, raconte Sven Brux. C’étaient des gens bien, mais il n’y avait pas de grande compréhension. Pour eux, on était juste ces gens rigolos avec des cheveux colorés, des vêtements sombres et des drapeaux pirates. » Une image relayée par les médias, attirés par le « kult » qui se développe autour du club, rapidement surnommé « Bordel du championnat » (« das Freudenhaus der Liga »).

Mais petit à petit, les supporters s’approprient le club : ils en deviennent membres, et postulent aux postes de dirigeants. Et infléchissent la politique du club conformément à leur philosophie. Le FC Sankt Pauli devient le club « anti » : anti-racisme, anti-facisme, anti-sexisme, anti-homophobie, anti-capitalisme. Anti-système, en somme. Dans une époque rongée par le fléau du hooliganisme, à l’image du rival HSV, Sankt Pauli est le premier club à officiellement bannir de ses tribunes les éléments d’extrême-droite.

« Aujourd’hui, on n’a plus besoin de débattre sur l’engagement du club contre le racisme, mais à l’époque, certaines personnes étaient réticentes, révèle Sven Brux. On nous demandait de laisser la politique en dehors du foot. Mais pourtant, il y en avait partout dans les stades : des saluts nazis, des bruits de singe contre les joueurs noirs… Il fallait résister. Aujourd’hui, on n’a plus ce genre de discussions. Ce club est fortement engagé contre le racisme. Les autres clubs le sont aussi, mais il y a 25 ans, ce n’était pas commun. » L’engagement politique ne se limite pas à la lutte contre l’extrême-droite. En 2002, des publicités pour le magazine Maxim sont retirées du Millerntor face aux protestations des supporters, qui jugent sexistes leur mise en scène des femmes. Ce n’est pas pour rien que le FC Sankt Pauli revendique le plus grand nombre de supportrices en Allemagne.

Le club s’engage en outre dans l’organisation d’évènements alternatifs. En 2006, le Millerntor accueille la FIFI (Fédération des indépendants du football international) Wild Cup. Six participants, non reconnus par la FIFA, viennent en découdre : le Groenland, Chypre du Nord (futur vainqueur), Zanzibar, Gibraltar et le Tibet, mais aussi la « République de Sankt Pauli ». Deux ans plus tard, une rencontre amicale est organisée face à Cuba au Millerntor, pour célébrer les liens forts existants entre le pays et le FCSP, qui se rend régulièrement sur place en préparation d’avant-saison et pour mener des actions sociales.

Pour Tanja, gérante d’une auberge de jeunesse dans le quartier, Sankt Pauli représente avant tout l’ouverture d’esprit. « C’est plus que du football. C’est un mode de vie, en quelque sorte. Cela se voit dans le quartier : les gens sont authentiques. Il y a des punks, des hippies, il y a de tout. C’est une culture mélangée. Et c’est ce que Sankt Pauli représente : la mixité culturelle, la tolérance, l’anti-racisme, l’anti-fascisme. On transporte ces valeurs en dehors du stade de football. C’est ce pourquoi Sankt Pauli est connu. C’est ce pourquoi les gens nous aiment, et ce pour quoi certains nous détestent. »

Tanja. | © AWoF

Tanja a 38 ans, dont 24 années passées à supporter son club. De sa jeunesse marquée par la culture punk, elle a conservé les piercings et les tatouages. Elle a commencé à suivre le club pendant l’adolescence. « J’ai grandi avec le football, de par mon père, qui m’emmenait au stade. Sankt Pauli, c’est le fruit d’un développement personnel. J’ai été marquée par les cours d’histoire au collège, sur le Seconde guerre mondiale. Je me suis intéressée à la politique. Et j’ai toujours su que Sankt Pauli était un peu à part, à gauche. Cela m’attirait. » Elle reconnaît une relation fusionnelle avec le club. « Sankt Pauli, c’est beaucoup de sentiments, d’émotions. Les mots ne sont parfois pas assez puissants pour le décrire. » Chez elle comme dans son auberge, Sankt Pauli est partout, des autocollants derrière l’écran de son ordinateur jusqu’aux cadres accrochés aux murs.

Le FCSP entretient une relation forte avec son environnement direct. Notamment à travers de multiples actions sociales. « Le club a une responsabilité envers le quartier, juge Sven Brux. On aide certaines institutions. On envoie les joueurs dans les écoles. Un peu avant Noël, on invite tous les sans-abris du quartier dans nos loges VIP, pour faire la fête… » Des actions aujourd’hui répandues dans le monde du football, mais que Sankt Pauli a été parmi les premiers à mener, dès le début des années 90, en donnant la priorité aux organisations du quartier. Seule exception, Viva Con Agua, association caritative qui vise à améliorer l’accès à l’eau potable dans les pays pauvres. Un projet malgré tout lancé à Sankt Pauli.

Le FC Sankt Pauli, ce sont aussi des limites à la commercialisation du football. Une dizaine de minutes avant le coup d’envoi des matchs à domicile, la sono du stade cesse de diffuser des publicités pour laisser les supporters faire monter l’ambiance. Pas non plus d’animation sponsorisée sur le terrain à la mi-temps. Autre spécificité du Millerntor, la grande proportion de places debout, préférées à des places assises plus chères et qui pourraient attirer un public plus aisé. « On tient aux vieilles traditions », résume Tanja.

Le prix des places est généralement compris entre 7 et 15 euros. Une rareté en Allemagne, où la modernisation des stades s’est accompagnée d’une flambée du prix des billets. « Ce genre de choses rend les gens fiers, mais cela veut dire que le club perd de l’argent chaque saison, note Sven Brux. Ce n’est pas évident. Mais d’un autre côté, le stade est toujours plein, alors que le football n’est pas très bon. Cette identité spéciale du club y est pour beaucoup. »

Sankt Pauli, pour des raisons historiques évidentes, a développé une relation spéciale avec ses supporters. Ils sont régulièrement associés au processus de décision. Comme pour élaborer les plans du Millerntor modernisé. Ils ont ainsi exigé que la nouvelle tribune, construite l’été prochain, contienne 10 000 places debout sur un total de 12 000. « Les gens assis veulent être amusés, l’ambiance vient des gens debout », justifie Antje, supportrice de 45 ans  dont l’intérêt pour le football est né grâce au FC Sankt Pauli et qui prend bénévolement des photos pour le club. Sa première fois au Millerntor, il y a dix ans, a été une révélation. « Je n’étais jamais allée au stade, je n’aimais pas le football. Mais ensuite, j’étais comme en manque. J’avais besoin de ma dose de Sankt Pauli. »

Le club peut trouver son compte en préservant les places debout. « Pour une place assise, on peut avoir deux places debout, donc économiquement ce n’est pas désavantageux, expose Sven Brux. Deux fois plus de personnes, et donc deux fois plus de consommations dans le stade… Et l’ambiance est meilleure, forcément. »

Le club tient chaque année un congrès associant des représentants de toutes les parties (dirigeants, supporters, salariés…). Celui de 2009 a revêtu une importance toute particulière. Il a marqué une grande première dans le football européen : après un week-end de débats entre plus de 200 personnes, une Constitution a été votée, érigeant en principes fondamentaux certaines normes de gestion du club. La « tolérance » et le « respect dans les relations humaines » y sont présentés comme d’importants piliers de la philosophie de Sankt Pauli. Il est également stipulé que le FC Sankt Pauli « doit son identité » au quartier dont il fait partie, ce qui lui donne « une responsabilité sociale et politique envers [lui] et les gens qui y vivent ».

Devant le Millerntor-Stadion. | © AWoF

Des principes qui vont bien au-delà du football : « Le club a pour objectif de faire passer un certain état d’esprit et symbolise l’authenticité sportive. Cela rend possible une identification avec le club indépendamment des succès sportifs qu’il peut atteindre. Les caractéristiques essentielles du club qui encouragent ce sens de l’identification doivent être honorées, promues et préservées. » Des mesures qui portent également sur le choix des sponsors, qui doivent « être en harmonie avec la politique du club et sa responsabilité sociale ». Exclus les vendeurs d’armes ou les entreprises impliquées dans l’industrie nucléaire, par exemple.

Autre décision clé : le nom du stade restera Millerntor-Stadion et ne sera pas vendu au plus offrant, comme c’est désormais monnaie courante. « Le club perd 1,5 million d’euros par an avec cette décision », calcule Sven Brux. Satisfaire ses supporters, cela n’a pas de prix. Surtout quand ils sont pour beaucoup dans l’image de marque dont dispose le club aujourd’hui. Des fans conscients de leur importance et qui s’organisent en conséquence pour peser sur la direction du club.

Sankt Pauli n’est pas une grande équipe footballistiquement parlant. Mais ses joueurs sont à l’image du club : des combattants qui ne lâchent rien. C’est ce qui plaît à Tanja. « Je sais que je ne vois pas du football brillant techniquement, ce n’est pas le FC Barcelone. Mais c’est du football émotionnel. Les joueurs se battent, ils n’abandonnent jamais, et c’est ce que j’aime. Ce sont des émotions qui vous touchent, qui vous prennent. »

A l’image de leurs supporters, les joueurs du FCSP ne font rien comme les autres. Marius Ebbers, l’expérimenté (34 ans) attaquant du club, arrivé en 2008, s’est récemment illustré en admettant auprès de l’arbitre avoir marqué de la main lors d’un match face à l’Union Berlin. Le score était alors de 1-1, et le but a été annulé. Ce qui n’a pas empêché le club hambourgeois de s’imposer (1-2). C’est aussi ça, l’esprit Sankt Pauli.

Un esprit aujourd’hui incarné par le capitaine emblématique, Fabian Boll. Joueur atypique, lui-aussi. Un grand (1,93 m) milieu de terrain, au club depuis dix ans. Qui a la particularité d’allier sa carrière footballistique à un travail de policier. Un comble, pour un joueur de Sankt Pauli…

11 millions de fans estimés

S’il en est un qui connaît le FC Sankt Pauli sur le bout des doigts, c’est bien Rolf-Peter Rosenfeld. « Buttje », comme il se fait appeler, a porté les couleurs du club dans les années 70. Les jours de matchs, il se rendait au Millerntor à pied, à 500 mètres de chez lui, son sac sur l’épaule. On ne pouvait manquer sa grande silhouette longiligne et sa chevelure brune touffue. Il a vécu la première montée du FCSP en Bundesliga, en 1977. Les premiers déboires financiers, aussi, deux ans plus tard. À la fin de sa carrière, au début des années 80, suite à un problème de hanche, il passe de l’autre côté des micros.

Depuis 28 ans, il suit le football à Hambourg pour le Hamburger Morgenpost, le deuxième quotidien local, et particulièrement le FCSP. « Il y a quelque chose de spécial dans ce club, confie-t-il. C’était vraiment amusant de jouer ici. » La pression du résultat qui pèse sur les joueurs ailleurs n’a pas réellement cours au Millerntor. « Dans les autres clubs de deuxième division, s’il n’y a pas de succès, les gens ne vont pas au stade. Mais pas ici. Quoiqu’il arrive, les matchs se jouent toujours à guichets fermés. Ici, ce n’est que positif. Les supporters soutiennent l’équipe à 100% quoi qu’il se passe. » Le pacifisme des tribunes touche aussi les adversaires : pas de chants injurieux (ou rarement, les rivaux du Hansa Rostock et du HSV étant les exceptions) envers les supporters, pas des sifflets pour les joueurs… « L’ambiance au Millerntor est unique, clame Tanja. Pour moi, il n’y a que le Celtic Glasgow qui soit comparable. »

C’est parce que la culture Sankt Pauli dépasse largement le football que le club suscite un tel engouement en Allemagne, mais aussi dans l’Europe et le monde. Outre l’affluence au Millerntor, peu d’équipes de deuxième division peuvent se prévaloir de 369 fan-clubs enregistrés et 11 millions de fans estimés à travers le globe. Pas mal pour un club au palmarès toujours vierge après plus d’un siècle d’existence… « Depuis les années 80, tout le monde veut venir ici, souligne Buttje Rosenfeld. Pour l’ambiance, l’atmosphère, les supporters… »

Buttje Rosenfeld. | © AWoF

« Si les supporters rêvent de coupes d’Europe, de Ligue des Champions, ce n’est pas le bon club, prévient toutefois Sven Brux. Mais s’ils rêvent de ne pas être que le client qui paye de l’argent pour une place et ensuite se tait, s’assoit et soutient l’équipe, oui, c’est mieux d’être ici. » Le symbole du Jolly Roger prend ici toute sa signification. Car si Sankt Pauli séduit autant, c’est qu’il représente les opprimés, les marginaux, les rebelles, les soumis de force à la loi de plus gros et plus puissants qu’eux, qui y trouvent un lieu d’expression. « Le club joue sur l’image d’outsider, le petit qui n’a pas beaucoup d’argent et se bat contre les gros, analyse Buttje Rosenfeld. C’est une très bonne position. C’est aussi pour cela que cela attire des supporters dans le monde entier. » L’image du club anti-foot-business, anti-Bayern Munich en somme, fait recette. Et Internet n’est pas étranger à la diffusion de cette réputation de club anti-système au-delà des frontières.

En 2002, alors que le FC Sankt Pauli se retrouve une nouvelle fois au bord de la faillite, c’est cette ferveur populaire qui l’entoure qui le sauve. Une campagne « Sauver Sankt Pauli » est lancée à travers l’Allemagne. Les supporters et les sponsors se mobilisent. 140 000 t-shirts, floqués du mot « Sauveur » (« Retter ») sont vendus en six semaines. Les bars du quartier se joignent au mouvement : ils créent l’opération « Boire pour Sankt Pauli » (« Saufen für St. Pauli »), augmentent leurs prix de 50 centimes qu’ils reversent au club à chaque bière consommée. Plusieurs centaines d’abonnements à vie sont vendus. Sauver Sankt Pauli est d’utilité publique. Même le Bayern Munich, à l’opposée en termes de principes économiques, s’associe à la mobilisation. Un match amical est organisé au Millerntor-Stadion. Uli Hoeness, le président du géant bavarois, fait un tour d’honneur avec un t-shirt « Retter » sur les épaules.

Ces actions rapportent 2,5 millions d’euros au FCSP. « Les supporters ont sauvé le club », affirme Tanja. Sankt Pauli reste en deuxième division. Au prix de certains sacrifices. Les droits commerciaux sur le Jolly Roger ont ainsi été cédés pour une durée déterminée, et depuis rachetés par le géant français Lagardère. Le manque à gagner pour le club, chaque année, est considérable.

Arrivé en 2002, le nouveau président, Corny Littmann, entreprend d’assainir les finances du club. Élu « Entrepreneur hambourgeois de l’année » en 1999, Littmann est un personnage à part. Figure réputée du monde de la culture de la ville, il est propriétaire du Schmidt Theater, à deux pas de la Reeperbahn. Il est aussi un homosexuel assumé. Il débarque comme un Ovni dans un monde du football prompt à détourner le regard de son homophobie latente. « Même si beaucoup de gens n’aiment pas Corny Littman, il a été un bon président, indique Tanja. Il a beaucoup aidé le club. » Littmann passe la main en 2010, après la montée de Sankt Pauli en Bundesliga.

Les temps changent. Le quartier de Sankt Pauli n’a plus grand-chose à voir, aujourd’hui, avec ce qu’il était il y a vingt ans. La gentrification est passée par là. Sankt Pauli est à la mode. Les loyers augmentent. Les habitations sont rénovées. Le quartier s’embourgeoise. Ce qui a un impact direct sur le club. Chose inimaginable il y a encore quelques années, des loges VIP ont été construites au Millerntor. Certes pas aussi luxueuses qu’ailleurs. Mais tout de même. « C’est une sensation à Sankt Pauli, confie Buttje Rosenfeld. Elles sont acceptées, mais cela a causé des problèmes. Il y a des loges VIP ici, à Sankt Pauli, le club pauvre qui n’aime pas tout le commerce autour du football et veut préserver le football authentique ? »

C’est le genre de compromis auxquels les supporters ont dû consentir pour la survie du club : ces loges, une tribune présidentielle entièrement composée de places assises… Une étape a été franchie, de force plus que de raison, vers la commercialisation. L’été dernier, le FCSP a ouvert son capital aux investisseurs. Un actionnariat encadré, qui s’adresse avant tout aux sympathisants du club et inclut même les supporters, offrant des placements entre 100 et… 1 910 euros (comme l’année de la fondation du club). La popularité a ses avantages. La vente de produits dérivés rapporte chaque année plus de 6 millions d’euros au club, d’après When Saturday Comes.

« Sankt Pauli n’est pas un culte. Sankt Pauli est notre vie. » | © AWoF

Effet de mode

Tous ces changements, cette adaptation progressive aux impératifs du foot-business, font pour certains perdre au club sa spécificité. Il devient même « de plus en plus normal », pour Buttje Rosenfeld. « Si normal veut dire qu’on travaille maintenant sérieusement sur le plan financier, alors oui, on devient un club normal, rétorque Sven Brux. Un stade de football est le miroir de la société qui l’entoure. Il y a toujours des changements partout dans la société. Et donc ici aussi. » « Maintenant, le club se concentre plus sur l’argent », reconnaît Basti, un supporter de 24 ans, qui n’aimait pas le football avant de connaître Sankt Pauli. « L’atmosphère change dans le stade, reprend Rosenfeld. Je pense que c’était mieux à la fin des années 80. Le stade tout entier, tous les supporters ne faisaient qu’un. »

Un malaise générationnel oppose les jeunes ultras aux supporters des origines, aujourd’hui quarantenaires. « Les Ultras mettent vraiment une bonne ambiance, mais le reste du stade est assez calme maintenant », note Basti. « Les supporters de la fin des années 80 vieillissent. Ils sont plus détendus, certains préfèrent s’asseoir », avance Buttje Rosenfeld.

Surtout, la gentrification du quartier se ressent jusque dans les tribunes du Millerntor. Les profils changent. « On voit moins de punks, moins de personnes des classes populaires, détaille Basti. Et il y a de plus en plus de cols blancs. » Sven Brux nuance : « C’est difficile à mesurer, ce n’est qu’un ressenti. On voit moins de punks dans les tribunes, mais on en voit moins aussi dans les rues. Aujourd’hui, la jeunesse se tourne vers d’autres cultures. » Toujours est-il que cette nouveau type de supporters n’a pas forcément les mêmes idéaux que les générations précédentes ou le noyau dur des fans du club. « Il y a 4-5 ans, tout le monde dans le stade était vraiment contre le nazisme et se battait pour cela, reprend Basti. Maintenant, beaucoup de gens disent  »Oui, bien sûr, je suis contre le nazisme », mais ne le combattent pas vraiment. »

Sankt Pauli est devenu une mode. « Cela fait bien de se dire supporter de Sankt Pauli », résume Sven Brux. « L’année dernière, on a eu le problème de ces supporters qui ne venaient au stade que parce que Sankt Pauli était en Bundesliga, raconte Tanja. Cela nous énerve, parce qu’il y a beaucoup de gens qui ne pouvaient pas avoir de places alors qu’ils sont vraiment fous du club. On n’est pas une attraction touristique ! »

S’il ne meurt pas, préservé qu’il est par les Ultras et la vieille garde toujours attentive à l’évolution du club, l’esprit Sankt Pauli semble perdre en vigueur. « Je pense que la culture reste la même, réfute Sven Brux. Tout dépend de comment on la définit. Je ne la définirais pas en fonction du nombre de punks dans le stade. Une grande influence des supporters, l’engagement contre le racisme, un stade avec beaucoup de places debout, aussi bon marché que possible :  c’est ça, le cœur de la culture du club. »

Est-il possible pour le FC Sankt Pauli de rester fidèle à sa culture et son identité tout en visant le plus haut niveau ? L’équilibre entre tradition et construction d’une équipe compétitive est en tout cas délicat à trouver. Le club tendrait à déplacer le curseur vers le second point. Pas vraiment du goût des fans. « Beaucoup de supporters aimeraient être en première division, mais pas à n’importe quel prix, confirme Sven Brux. Les résultats sont moins importants que la préservation de l’identité du club. »

L’enthousiasme à l’idée de retrouver la Bundesliga (Sankt Pauli est actuellement 5e, à 2 points d’une place en barrages) est tempéré par la crainte du pas de plus vers la « normalité » qui risquerait d’en découler. « C’est mieux quand on est en deuxième division, avec les vrais supporters, affirme même Tanja. L’identité du club est mieux protégée. Mais l’argent est en première division. Si on monte, cela veut dire des places plus chères… C’est le problème : va-t-on sur la voie du  »gagner plus d’argent » en acceptant qu’il y ait des supporters dans le stade qui ne le sont pas à 100% et ne sont là que parce que c’est à la mode ? Ou restons-nous en deuxième division en restant fidèles à notre mode de pensée et à l’esprit de Sankt Pauli ? »

Andre Schubert, entraîneur de Sankt Pauli. | © AWoF

Pas vraiment le genre de questions que se posent les joueurs. Malgré des résultats en dents de scie depuis la trêve hivernale, le FCSP pourrait bien retrouver l’élite un an après l’avoir quittée. Peut-être même lors d’un match de barrage épique face au HSV, en difficulté en Bundesliga (14e, à 5 points de la place de barragiste), pour ce qui serait le derby le plus important de l’histoire de la ville. « On l’attend, ce match, mais la saison n’est pas finie », souligne Tanja, prudente. « Pour un supporter de Sankt Pauli, ce serait génial de faire descendre le HSV tout en décrochant la montée, affirme Sven Brux. Mais les problèmes que cela risquerait de créer… Ce serait trop… »

Le FCSP est-il vraiment prêt pour se stabiliser en première division ? Andre Schubert, arrivé l’été dernier après le départ de l’emblématique Holger Stanislawski, est à la tête d’une équipe renouvelée, qui a besoin de temps pour exprimer pleinement son potentiel. Certains cadres, Ebbers (34 ans) et Boll (32) notamment, vieillissent. Une remontée précoce (le club s’est donné trois ans pour atteindre cet objectif) pourrait faire plus de mal que de bien. À Sankt Pauli, ce que l’on craint par dessus tout, c’est de rentrer dans le rang.

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