« Le FC Sankt Pauli ne serait pas devenu ce qu’il est dans un autre quartier »

Entretien avec l’écrivain et journaliste René Martens, auteur de plusieurs livres sur Sankt Pauli et son club de football.

René Martens a grandi dans la banlieue d’Hambourg, avant de s’installer à Sankt Pauli à la fin des années 80. Devenu supporter du FCSP, il a été un témoin privilégié de l’évolution du club. Il est aujourd’hui écrivain et journaliste. Il est notamment l’auteur de Niemand siegt am Millerntor. Die Geschichte des legendären St-Pauli-Stadions (Göttingen, 2008), une histoire du Millerntor-Stadion, le stade de Sankt Pauli, et de Wunder gibt es immer wieder. Die Geschichte des FC St. Pauli (4e édition, Göttingen, 2010), un livre retraçant l’histoire du FCSP. Le contact est pris via Twitter puis par mail, un rendez-vous est fixé dans un café posh du quartier d’Altona, à quelques encablures de Sankt Pauli. René Martens nous éclaire, pendant plus d’une heure, sur l’histoire du FC Sankt Pauli et ses développements actuels.

- Racontez-nous les évènements sur l’Hafenstrasse (rue en bordure de l’Elbe, au cœur du quartier), l’arrivée des squatteurs, de cultures alternatives, présentés comme le point d’origine du FC Sankt Pauli d’aujourd’hui…
La rue a attiré des gens au mode de vie différent, en auto-gestion, qui vivaient dans des groupes d’une centaine de personnes… C’est un symbole de résistance contre la politique, la police, avec qui il y avait de nombreux affrontements… Une vingtaine d’habitants de l’Hafenstrasse passionnés de football sont allés au Millerntor, à quelques centaines de mètres de là, avec leurs convictions politiques de gauche et leur culture alternative. Ils ont formé un bloc, qu’on a appelé le « bloc Hafenstrasse », dans la Gegengerade. Ils ont été rejoints par des sympathisants de leur mouvement, des amis, et des amis d’amis.

- Et c’est là qu’est apparu le drapeau pirate…
L’un des habitants de l’Hafenstrasse, connu sous le nom de « Docteur Mabuse », a eu l’idée d’amener le Jolly Roger dans le stade. Il l’avait acheté à l’Hamburger Dom, la foire du quartier.

- Comment le club s’est-il approprié ce symbole ?
À l’origine, ce n’était qu’un drapeau de supporters. Il a fallu attendre la fin des années 90 pour que le club le récupère et en fasse son deuxième logo.

Le changement n’a vraiment été possible que parce qu’il n’y avait pas de noyau dur de supporters.

- On présente ce logo comme le symbole d’un club rebelle. Sankt Pauli l’a-t-il toujours été ?
Non, pas toujours. C’était auparavant un club normal, de classe moyenne. Ce n’était pas le club de la classe populaire ! Historiquement, le club n’était pas rebelle, pas un club de travailleurs, pas un club de gauche du tout.

- Comment expliquer ce changement ?
Cela n’a vraiment été possible que parce qu’il n’y avait pas de noyau dur de supporters, de culture du supportérisme très ancrée au sein du club. Les nouveaux arrivants dans le quartier, à la fin des années 80, ont pu aller au stade et s’approprier le club. Ce n’était pas vraiment une stratégie. Mais si Sankt Pauli avait été un club couronné de succès et bien établi en Bundesliga, régulièrement qualifié pour les coupes d’Europe, cela n’aurait pas pu arriver.

- Beaucoup de supporters du HSV, pourtant le grand rival, se sont tournés vers Sankt Pauli à cette époque. Pour quelles raisons ?
Quand Sankt Pauli a perdu son statut professionnel en 1979 et a été relégué en troisième division, le club était proche de la faillite. Et à cette époque, le HSV était dans la période la plus couronnée de succès de son histoire, avec Kevin Keegan (1977-1980), l’entraîneur Ersnt Happel (1981-1987)… Il était donc difficile de construire une vraie alternative au HSV.
Mais cela a changé dans les années 80. Le HSV est devenu ennuyeux, et a eu des problèmes avec des groupes nazis à l’influence croissante dans son stade. Beaucoup de supporters s’en sont détournés et ont commencé à aller au Millerntor, où quelque chose de différent, plus pacifique, plus détendu, se développait. Ce qui peut surprendre, parce qu’on imagine qu’un supporter reste avec son club pour toujours.

- Comment les changements dans les tribunes ont débouché sur l’évolution du club lui-même ?
Les supporters sont devenus membres du club et ont eu la possibilité de changer certaines choses. Bien sûr, ils ne dirigent pas le club. Mais ils ont un pouvoir de décision. Par exemple, au début des années 90, ils ont fait pression pour exclure du stade les éléments d’extrême-droite. C’était vraiment nouveau dans le football allemand. D’autres clubs n’ont commencé à mener ce genre d’actions que depuis cinq ou dix ans.

- Quel rôle les médias ont-ils joué dans la construction du « mythe » Sankt Pauli ?
À la fin des années 80, les droits télé en Allemagne sont passés du public au privé. La télévision privée avait une approche très différente du football, familière aujourd’hui mais nouvelle à l’époque. Alors que la télévision publique se concentrait vraiment sur le jeu, la télévision privée était aussi intéressée par ce qu’il y avait autour, et notamment les supporters, qui étaient à Sankt Pauli ces gens un peu différents, aux cheveux colorés. Les médias ont eu un impact, à la fois positif et négatif : ils ont élargi l’audience du club en dehors de son quartier, mais en même temps attiré des gens qui ne comprennent pas vraiment de quoi il s’agit.

- Les supporters de Sankt Pauli aujourd’hui sont-ils les mêmes que ceux de la fin des années 80 ?
Beaucoup de supporters arrivés à la fin des années 80 sont toujours là. Cela peut poser problème, car il est vraiment très difficile d’avoir un abonnement, et il n’y a donc pas réellement de renouvellement dans les tribunes, nécessaire pour la dynamique du supportérisme du club. D’un autre côté, il y a les Ultras, dans la Südtribune. Ils sont très importants parce qu’ils créent l’ambiance. Mais la rénovation du stade, tribune par tribune, avec plus de places assises, la construction de loges VIP, attire d’autres types de supporters, plus aisés.

Les supporters n’ont pas cette attitude agressive envers les joueurs. C’est pacifique.

- L’atmosphère spéciale du Millerntor est-elle en train de mourir ?
Beaucoup de gens disent que l’ambiance n’est pas aussi bonne qu’elle l’était il y a quelques années. Mais si on avait posé la même question il y a dix ans, on aurait eu la même réponse. L’ambiance est quelque chose de difficile à mesurer.

- Certains disent pourtant le stade ne faisait qu’un, ce qui ne serait plus le cas aujourd’hui…
Je pense que c’est plus une question de culture et de génération. C’est différent. L’ambiance reste souvent très impressionnante. Si on pense au « Aux Armes » lancé par les Ultras au début du match, c’est unique en Allemagne. Et il n’y a pas de chants contre les équipes adverses, ou en tout cas très rarement.

- Le public supporte-t-il plus son équipe ici qu’ailleurs ?
Je dirais que oui. Pendant un match, par exemple, les joueurs ne sont jamais sifflés. Il n’y a pas cette relation habituelle entre joueurs et supporters. Ils n’ont pas cette attitude agressive envers les joueurs. C’est pacifique.

- Y a-t-il parfois des conflits entre le club et ses supporters ?
Il y a toujours des conflits entre les supporters et le club. D’un côté, c’est une situation très plaisante parce que c’est un club spécial et que certaines choses sont possibles qui ne le sont pas ailleurs. Mais de l’autre, les supporters sont très critiques envers le club.

- Outre dans les organes de décision, les supporters se font-ils entendre auprès du club d’autre manière ?
Oui, des campagnes sont parfois menées via les réseaux sociaux. Comme la saison dernière, en Bundesliga, lorsque des nouveaux produits marketing ont été lancés. On pouvait par exemple envoyer un SMS pendant les matchs et il s’affichait sur l’écran géant. C’était vraiment inhabituel à Sankt Pauli, cette distraction du match. Un autre litige a porté sur un club de strip-tease, qui a une loge VIP dans le stade, et faisait venir des danseuses pendant le match. Un mouvement s’est développé sur Internet, et le match suivant, les supporters ont amené des centaines de Jolly Roger rouges au stade, en guise de protestation.

- Il semble y avoir une relation très proche entre le club et son quartier. Le club est-il vraiment à l’image du quartier ?
C’est difficile à dire. Bien sûr, il y a un lien très fort, parce que le club ne serait pas devenu ce qu’il est aujourd’hui dans un autre quartier. Avec le stade à quelques minutes de marche de la Reeperbahn, du quartier rouge, de l’Hafenstrasse, du port… La plupart du temps, les stades ne sont pas en centre-ville, en tout cas pas dans ce type de centre-ville. Bien sûr, cela attire des gens, qui influent sur le club. Et ce qu’on appelle la gentrification a atteint un très haut niveau à Sankt Pauli, qui s’embourgeoise. Et dans le club, cela se ressent par exemple avec les nouvelles tribunes du Millerntor, avec plus de places assises, des loges VIP… Le club suit l’évolution du quartier.

- Avec tous ces changements, le club devient-il plus « normal » ?
Oui, dans un sens, cela devient un club normal. Mais aussi parce que le club est plus professionnel, depuis l’ancien président Corny Littmann (2002-2010), un businessman issu du monde de la culture. Il a été très critiqué par les supporters, mais il a contribué à professionnaliser le club et à développer l’aspect marketing. Le club a beaucoup appris dans la dernière décennie, quand il est descendu en troisième division au début des années 2000 et était à nouveau au bord de la faillite.
Après l’arrivée de Littmann à la présidence, la situation financière s’est améliorée. C’est vrai que le club est devenu plus « normal », mais il n’a plus de problèmes financiers. Le stade est presque systématiquement plein, le club a de bons résultats sur le plan commercial… Si on regarde les chiffres, le club s’en sort bien.

Beaucoup de supporters préfèreraient rester en deuxième division.

- Il y a un certain paradoxe avec Sankt Pauli, à la fois un club très local mais qui compte aussi des supporters dans toute l’Europe. Comment l’expliquez-vous ?
Les moyens de communication d’aujourd’hui ont forcément un rôle pour intéresser des gens de l’extérieur, attirés par cette identité spéciale et cette combinaison de football et d’engagement politique. Cela a beaucoup à voir avec l’histoire. Cette vision alternative était complètement nouvelle à l’origine. Même si dans d’autres pays, il y a des clubs, comme Livourne en Italie, ou même l’Union Berlin en Allemagne, comparables à certains niveaux, notamment politique. Mais Sankt Pauli reste unique en son genre. Et avec les moyens de transport bon marché, il est désormais possible de venir ici le temps d’un week-end pour un match. Pour les gens qui découvrent le club, c’est une sensation.

- Sankt Pauli, c’est plus que du football ?
Oui. Pour certains, c’est un mode de vie, même si j’aurais des difficultés à vraiment définir ce que c’est. Peut-être plus un sentiment, ou une philosophie.

- Le club est-il mieux en première ou en deuxième division ?
Beaucoup de supporters préfèreraient rester en deuxième division. Je ne le comprends pas vraiment. En football, il faut avoir l’ambition d’atteindre le plus haut niveau. Mais dans les années à venir, en étant réaliste, Sankt Pauli ne peut prétendre à mieux que quelques saisons ponctuelles en Bundesliga. À long terme, par contre, il est possible que le club s’installe en première division.

Lire aussi :
FC Sankt Pauli, contre-culture du foot européen
La clameur du Millerntor
Volker Ippig, le révolté de Sankt Pauli
Michael Pinz, Sankt Pauli dans le cœur

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