Le mercredi 11 janvier 1995, le FC Nantes s’impose au Parc des Princes face au PSG (0-3), pour la 23e journée de première division.

L’expression « jeu à la nantaise » fait aujourd’hui partie du vocabulaire commun des observateurs du football. Employée à tort et à travers, dès qu’une équipe parvient à enchaîner quelques passes. Mais il fut un temps où elle avait véritablement un sens. On ne désignait pas encore ainsi le jeu développé par le FC Nantes de José Arribas (1960-1976), mais son origine s’y trouve. Jean-Claude Suaudeau (1982-1988 puis 1991-1997) et Reynald Denoueix (1997-2001) ont perpétué cet héritage. Qu’il convient de présenter pour ce qu’il était à l’époque, et non pour ce que les commentateurs en ont fait aujourd’hui.
Le mercredi 11 janvier 1995, à 20 h 30, le FC Nantes de « Coco » Suaudeau se déplace au Parc des Princes pour y défier le PSG de Luis Fernandez. Depuis son retour à La Beaujoire en 1991, l’entraîneur nantais applique les mêmes principes qui avaient fait son succès en 1983, avec le sacre de champion de France d’Halilhodzic, Amisse, Touré et consorts. Le modèle d’alors était celui du Brésil de Zico et Socrates. À la tête d’une équipe moins douée techniquement dans les années 90, Suaudeau a adapté la philosophie nantaise, sans tourner le dos à ses principes fondamentaux : collectif, mouvement, explosivité.
Les Canaris abordent ce match dans la capitale en tête de la D1. Invaincus en championnat après vingt-deux journées d’une saison qui a vu le retour de la victoire à trois points. Quatre jours plus tôt, un triplé de Loko leur avait permis d’écraser Lille (3-0), pour la reprise après la trêve hivernale. En face, le PSG, champion de France en titre, veut s’imposer pour revenir à quatre unités du leader. Sur le banc, Luis Fernandez, qui a remplacé Artur Jorge à l’été 1994. Et en attaque, le Libérien George Weah, tout juste sacré Ballon d’Or africain. Un atout de poids pour mettre fin à la série nantaise de 461 minutes sans encaisser de but. Un match ici analysé à l’aune de citations de Jean-Claude Suaudeau.

« Je conçois le jeu d’attaque à travers la récupération, voilà un des grands principes du club. »
Nantes avait pour habitude d’exercer un pressing haut et un harcèlement tout terrain sur ses adversaires. Une défense en avançant et une intensité qui lui permettaient de récupérer des ballons hauts et de se projeter vite vers l’avant. Mais au Parc, les Canaris ont joué contre nature. Pour enfermer Weah, couper sa relation avec Ginola et s’assurer un surnombre défensif, Nantes a évolué avec une défense très basse, regroupée devant sa surface.
Capron était au marquage de Weah, mais était soutenu par un Karembeu très défensif. La patte Suaudeau que de donner un rôle plus prudent à certains milieux. La puissance du kanak en deuxième rideau fut précieuse. Car le PSG chercha un jeu direct vers le Libérien pour maintenir Nantes sous pression. Sans que cela ne débouche sur de grosses occasions, compte tenu de la densité de la défense nantaise dans la surface. La seule tentative cadrée de Weah survint lorsque le match était déjà plié, et hors de la surface (83e).
Nantes subit ainsi volontairement la domination parisienne. Ferri et Karembeu évoluant très bas, cela laissait du temps aux milieux parisiens pour faire circuler le ballon et mettre du rythme. Cela poussa même le Parc des Princes à lancer des « Olé » après une vingtaine de minutes de jeu… Et ce malgré l’expulsion de Bravo (25e), qui conduit Le Guen à se recentrer. Les Canaris n’exploitèrent pas leur supériorité numérique dans l’entrejeu, annulée par l’entrée de Valdo à la pause (46e) pour continuer à tenir le ballon dans le camp nantais.
C’est finalement la mobilité de Ginola sur la largeur et sa technique qui posèrent le plus de problèmes aux Nantais. Un de ses débordements déboucha sur une frappe à ras de terre de Guérin, captée par Casagrande (3e). Mais la plus grosse occasion vint d’un coup de pied arrêté : un coup franc de Valdo repris de la tête par Cobos et détourné par Loussouarn (69e), entré un peu plus tôt après la blessure de Casagrande sur un choc avec Weah (51e). L’entrée de Nouma à l’heure de jeu (60e), pour apporter plus de présence sur une défense nantaise regroupée avec pratiquement six éléments, n’y changea rien. En défendant contre sa nature, Nantes a su résister.

« À Nantes, il y a toujours eu le mouvement. C’est la mobilité qui fait le jeu, c’est la base du jeu nantais »
Le jeu à la nantaise reposait avant tout sur la mobilité de ses éléments. Qui dit jeu de mouvements dit vivacité. Et donc une puissance physique a priori moindre, pour une philosophie qui capitalise sur les qualités de petits gabarits. C’est d’ailleurs sur le terrain du combat physique que le PSG a tenté d’amener Nantes. Mais les Canaris ont su répondre présent face à l’engagement parisien. Avec Jean-Michel Ferri, Christian Karembeu, Claude Makelele ou Japhet N’Doram, Nantes avait du répondant. L’agressivité parisienne allait d’ailleurs conduire à l’expulsion de Bravo, pour un tacle par derrière sur N’Doram (25e).
La mobilité requise par le jeu à la nantaise a ceci de dangereux qu’elle est déstabilisante à la perte du ballon. Une organisation défensive efficace réduit le flottement des phases de transition par un replacement rapide au sein du bloc-équipe. Les permutations peuvent interférer quand un joueur quitte sa position. D’où une certaine prudence face au potentiel offensif parisien. Nantes a basé ses rares offensives sur ses principes habituels, mais attaqué en nombre limité, à trois ou quatre le plus souvent. L’idée première était d’éviter de s’exposer à la perte du ballon.
Ce qui n’empêcha pas Pedros, Loko et N’Doram de beaucoup bouger. Le premier, accélérateur du jeu nantais, repiqua souvent dans l’axe, dans le dos des milieux parisiens. Le second prit la largeur, côté droit notamment, pour compenser le positionnement central de Makelele. Le troisième fit le piston entre le milieu et l’attaque. Ils furent assistés soit par la montée d’un latéral, soit par les projections vers l’avant de Karembeu, au volume de jeu impressionnant et couvert par Makelele.
Le jeu sans ballon, un aspect central de la philosophie nantaise et très travaillé par les entraînements innovants de Jean-Claude Suaudeau. Cela devait permettre des remontées rapides dès la récupération, avec une disponibilité pour limiter le nombre de touches de balle. Objectif : mettre de la vitesse, caractéristique principale de cette équipe de 1995, moins technique mais plus vive que ses devancières.
« Au lieu de faire dix passes, on en faisait trois-quatre, mais pas n’importe lesquelles. »
On assimile souvent, à tort, le tiki-taka barcelonais au jeu à la nantaise. Jean-Claude Suaudeau ne recherchait pas la possession du ballon à tout prix. Oui, les bases reposaient sur du jeu court, au sol, et du mouvement. Mais le style était beaucoup plus direct. Il s’agissait d’exploser vers l’avant dès la récupération. La mobilité permettait d’offrir une multitude de solutions courtes au porteur de balle. Les priorités étaient la vitesse, l’intensité, là où le Barça enchaîne souvent de longues minutes sur un faux rythme en conservant le ballon par du jeu latéral. Chose impensable dans le jeu à la nantaise, axé sur la verticalité.
À l’origine des actions, la première relance devait être courte et au sol. Mais face au pressing et au marquage serré du PSG, Nantes eut beaucoup de mal à ressortir proprement. Le déchet nantais s’est maintenu même après l’expulsion de Bravo, en raison de la pression persistante des milieux parisiens. Casagrande a le plus souvent allongé ses dégagements, ce qui contribua aux difficultés des Canaris à installer leur jeu.
La ligne défensive basse n’aida pas non plus. Une récupération haute permet un meilleur lien avec des attaquants directement disponibles pour le porteur. En récupérant le ballon devant leur surface, les Nantais avaient plus de terrain à remonter et plus de Parisiens à effacer. La défense du PSG, et Roche notamment, fut en outre intelligente dans ses anticipations pour couper les dernières passes adverses.
Lorsque Nantes put développer son jeu court et rapide, il y eut systématiquement danger. L’ouverture du score vint d’ailleurs du premier mouvement collectif abouti. Une relance au sol de Casagrande pour Le Dizet, côté droit. Un appui intérieur sur Karembeu, qui lançait Makelele en une touche sur l’aile droite. Lequel remisait sur Pedros dans l’axe, qui servait parfaitement l’appel croisé de Loko dans le dos de la défense. Crochet sur Lama, but (0-1, 36e).
Sur le coup, une erreur du pressing parisien fut parfaitement exploitée : Colleter voulut monter sur Le Dizet alors que Guérin avait pris la même initiative. Cela ouvrit l’espace pour Karembeu et Makelele. Le décalage était créé, facilité par le nombre limité de touches de balle, marque de fabrique du jeu à la nantaise : deux pour Le Dizet, une pour Karembeu, une pour Makelele, une pour Pedros, et deux pour Loko.
Comme le disait Jean-Claude Suaudeau, « le ballon ira toujours plus vite que n’importe quel joueur ». Cinq passes, huit touches de balle avec Casagrande sur ce but. Le fruit d’années de travail dans la « fosse » de la Jonelière, terrain en dur emmuré, idéal pour travailler le jeu rapide et court.
Le deuxième but, après un face à face manqué par Loko en contre (55e), illustra toutefois que Nantes était aussi capable d’être patient dans la construction. Une nouvelle relance courte, de Loussouarn cette fois. Le Dizet, Makelele, Ferri, et un renversement de Pignol de la gauche vers Makelele. Remise de la tête interceptée par Colleter. Loko devançait Cobos, N’Doram en profitait et enveloppait instantanément au-dessus de Lama (0-2, 62e). Le fruit de décalages créés par une circulation intelligente et fluide du ballon. Séquence plutôt rare ce jour-là, pour profiter des espaces laissés par la défense à trois parisienne en deuxième période.
Le but du K.O. refit la part belle à la verticalité, avec une relance rapide de Pignol pour N’Doram et un long une-deux du Tchadien avec Pedros. Le Guen récupérait, mais Cobos était contré par N’Doram qui, après avoir buté sur Lama, triplait la mise (0-3, 75e). L’expulsion de Colleter (79e) pour des mots déplacés envers Gilles Veissière permit à Nantes de mieux tenir le ballon face à neuf Parisiens.

« Il faut que l’invention soit à tous les niveaux, d’abord collective, puis individuelle. »
Les techniciens n’étaient pas légion dans cette équipe nantaise, avant tout supérieure sur le plan athlétique (vivacité, endurance). Mais le jeu à la nantaise, s’il pouvait être embelli par des virtuoses, était avant tout optimisé par la simplicité des gestes. C’est finalement une technique plus collective, notamment la qualité de passe, qu’individuelle qui était requise.
Les Canaris avaient malgré tout quelques joueurs capables de faire la différence sur un coup de patte. Comme Pedros et N’Doram, à l’image du premier but du Tchadien, inspiration géniale en une touche. Sublimation du collectif, le jeu à la nantaise savait aussi faire place aux artistes. À condition qu’ils aient les capacités physiques pour fournir les intenses efforts de déplacement requis.
Cette « invention » se faisait avant tout selon le principe d’efficacité. Pas de geste superflu. Chaque décision, chaque passe devait apporter quelque chose au collectif. Ce mercredi soir de janvier 1995, Nantes n’a pas survolé son sujet. Il a même la plupart du temps subi face à une équipe parisienne en infériorité numérique. Mais dès que les Canaris ont pu développer leur jeu, ils ont fait mouche. 8 tirs, 7 cadrés, 3 buts. Une leçon de réalisme. D’efficacité dans les deux zones de vérité.
Le « tarif maison »
Cette large victoire nantaise au Parc relégua le PSG à dix unités du leader. Nantes ne fut pas repris. Sa série d’invincibilité prit fin à la 33e journée, à Strasbourg (0-2), mais ce record tient toujours. Les Canaris terminèrent avec la meilleure attaque (71 buts marqués), la meilleure défense (34 buts encaissés) et le meilleur buteur (Loko, 22 buts). Dix équipes concédèrent trois buts à La Beaujoire, le fameux « tarif maison ».
Une saison pleine pour le septième titre de champion de France du FC Nantes, qui valut à Jean-Claude Suaudeau d’être élu meilleur entraîneur. Troisième, Paris se consola avec la Coupe de France et la Coupe de la Ligue, respectivement remportées face à Strasbourg (1-0) et Bastia (2-0), et une demi-finale de Ligue des Champions contre Milan (défaite 3-0 sur les deux matchs). Il serait imité un an plus tard par Nantes, battu par la Juventus (4-3) au même stade de la C1.
En 1995, Jean-Claude Suaudeau n’avait plus vraiment d’artiste comme José Touré pouvait l’être en 1983. Mais il sut s’adapter à l’époque, aux circonstances et aux caractéristiques des joueurs en place. Tout en préservant les principes fondamentaux : jeu, intelligence, mouvement, simplicité, vitesse. C’était ça, le jeu à la nantaise.
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« Et en attaque, le Libérien George Weah, tout juste sacré Ballon d’Or. »
Et non, Weah ballon d’or 1995 a reçu son ballon d’or un an après ce PSG-Nantes, alors qu’il était au Milan : http://www.ina.fr/sport/football/video/CAB95067933/football-georges-weah-ballon-d-or.fr.html
Ou alors ballon d’or africain !
Ballon d’Or africain bien entendu, désolé de l’oubli !