Aranycsapat : innovation et héritage (2/2)

Le Onze d’or hongrois a brillé par son innovation tactique. Mais son héritage est aujourd’hui lourd à porter pour le football hongrois.

L’histoire de l’évolution de la tactique dans le football est riche d’échanges et d’influences multiples. D’inspirations, de distorsions, d’adaptations. L’Europe centrale a longtemps été au cœur de ce cheminement. Lieu d’un foisonnement d’idées, de réflexions entre intellectuels du football, de Hugo Meisl à Jimmy Hogan en passant par Béla Guttman. D’abord dans l’ombre de la Wunderteam autrichienne de Sindelar, la Hongrie s’est fait une place au soleil après la Seconde guerre mondiale.

Gustáv Sebes et Béla Guttman.

Gustáv Sebes, meneur d’hommes minutieux

Dans les années 50, la Hongrie dispose de ce qui se fait de mieux en terme de techniciens. Gustáv Sebes, d’abord. Fils de cordonnier, communiste assumé. Considéré par certains comme « l’inventeur du football moderne ». Un meneur d’hommes, qui organisa une manifestation dans une usine Renault, près de Paris, avant la guerre. Un maniaque du détail, qui alla jusqu’à préparer son équipe sur un terrain aux mêmes dimensions que Wembley, avec des ballons aussi lourds que ceux des Anglais, avant le Angleterre – Hongrie (3-6) de novembre 1953.

À l’image de la Wunderteam et de la Squadra Azzura, double championne du monde en 1934 et 1938, ses modèles, il rassembla le noyau dur de l’Aranycsapat (Puskás, Kocsis, Czibor, Grosics…) dans un seul club : le Honvéd Budapest, véritable camp d’entraînement, d’expérimentation et d’affinement des automatismes. Jugé responsable de l’échec en finale de la Coupe du monde 1954, Sebes resta en poste deux années supplémentaires avant d’être débarqué en 1956, après une défaite en Belgique (4-3).

La Hongrie de Sebes était un premier pas vers le « Football Total », comme l’a indiqué Ferenc Puskás :

« Quand on attaquait, tout le monde attaquait. Et en défense, c’était pareil. Nous étions le prototype du Football Total. »

Un concept cohérent avec les idéaux socialistes et collectifs de Gustáv Sebes. Le sociologue Miklós Hadas l’a analysé1 :

« Le succès de cette équipe résulta aussi d’un subtil mélange de discipline et de créativité, très typique d’une société stalinienne totalitaire mais où les individus, entraîneur en tête, conspirent de manière surréaliste afin d’affirmer leur liberté. La figure de Ferenc Puskás est symptomatique de cette posture, car c’est le même homme qui parade en officier lors des défilés communistes et qui met en œuvre sur le terrain l’art de la dissidence en marche. »

Au même moment, un autre entraîneur hongrois, le voyageur Béla Guttman, convertissait le Brésil aux vertus du 4-2-4. Un système qui allait les conduire sur le toit du monde en 1958. Au début des années 60, revenu en Europe, Guttman mènera le Benfica Lisbonne d’Eusebio à un doublé en Coupe d’Europe des Clubs Champions (1961, 1962).

Innovation tactique

Avec sa stratégie innovante, créative et basée sur la technique, l’Aranycsapat a précipité la chute du WM. Alors la norme, cette organisation ne convenait pas au profil des joueurs magyars. Dépourvue d’attaquants grands et puissants pour occuper seuls la pointe de l’attaque, la Hongrie s’est adaptée. D’abord en club, puis en sélection, le W du secteur offensif a été inversé en M. « Leur système était révolutionnaire », juge Tomasz Mortimer, responsable du site Hungarianfootball.com.

Un seul milieu offensif, deux attaquants. Puskás et Kocsis pouvaient être associés devant, tout en conservant une certaine liberté de mouvement. Hidegkuti, surtout, était parfait en position d’attaquant reculé/milieu offensif.

Son numéro 9 créait d’ailleurs la confusion chez des défenseurs habitués à un marquage individuel mécanique, selon les numéros. Sa position également. En suivant ses décrochages, le défenseur central adverse ouvrait des brèches pour Puskás et Kocsis. En restant en position, il lui permettait de se retourner et d’organiser librement le jeu. Un élément déstabilisateur de taille face à des systèmes très rigides. Un moyen aussi d’apporter du liant à un jeu généralement décousu à l’époque.

Principe de base : le mouvement. Un héritage des réflexions de Jimmy Hogan, auquel Gustáv Sebes a rendu hommage :

« Tout cela vient de Jimmy Hogan. Tout ce que nous savons sur le football, c’est lui qui nous l’a appris. Quand on écrira la grande histoire du football hongrois, il faudra inscrire son nom en lettres d’or. »

La participation offensive des défenseurs était encouragée. Mais la tactique de l’Aranycsapat reposait aussi sur la recherche d’une meilleure stabilité défensive. Devant les trois arrières traditionnels, Zakariás évoluait très bas, en sentinelle, derrière Bozsik. Presque un quatrième défenseur, évolution future qui débouchera sur le 4-2-4. Les attaquants devaient eux lancer un pressing haut. Objectif : une récupération rapide du ballon, la Hongrie n’étant pas bâtie pour subir.

Héritage encombrant

Fierté nationale, l’Aranycsapat est, avec le temps et les échecs successifs, devenu un fardeau. Le football hongrois en subit encore le contrecoup aujourd’hui. Devancière encombrante. Ombre qui plane en permanence sur la sélection magyare et suscite des attentes excessives. Les jeunes espoirs du pays doivent gérer la pression, les comparaisons constantes avec leurs illustres aînés. Pas idéal pour s’épanouir. Tomasz Mortimer en est convaincu :

« Les Hongrois regardent leur histoire avec une grande fierté. Mais je pense qu’ils s’en préoccupent trop. Il est temps de passer à autre chose. Chaque équipe est systématiquement comparée à l’Aranycsapat. Il est temps pour les gens de réaliser que c’est une période différente. Qu’ils devraient soutenir la sélection actuelle, pas simplement renvoyer aux gloires passées. Je pense sincèrement que cela a un impact négatif sur l’état du football en Hongrie. »

Un phénomène comparable au Stade de Reims ou à l’AS Saint-Étienne en France, sans cesse ramenés vers leur passé glorieux. D’autant plus lorsque des figures de cette histoire sont présentes dans l’entourage proche. C’est le cas en Hongrie, comme l’explique le sociologue du sport Tamás Dóczi :

« Les générations suivantes ont dû gérer cette ombre et le ‘fantôme’ de l’équipe en or. Les derniers membres vivants de cette équipe sont tenus en haute opinion dans le discours publique. »

La Hongrie n’a pas participé à une phase finale de compétition internationale depuis 1986. Une absence qui pèse. Avec le système des coefficients UEFA, la sélection magyare est prise dans un cercle vicieux. L’ouverture de l’Euro à 24 équipes pour l’édition 2016, en France, est une opportunité pour remettre un pied dans le gotha européen. Pour Raymond Kopa, ce déclin après l’éclatement de l’Aranycsapat n’est rien d’autre qu’une « question de génération » :

« Il y en a des bonnes et des moins bonnes. En Europe, de nombreuses nations n’ont pas confirmé dans la durée. Le Onze d’or est une référence, mais il ne faut pas obliger la Hongrie à jouer aussi bien. En général, on voudrait toujours être champion du monde. Mais il faut accepter que cela n’est pas possible. »

1 – Miklós Hadas, « Stratégie politique et tactique sportive : esquisse d’une analyse socio-historique du style de jeu de ‘l’équipe d’or’ hongroise des années cinquante », in Henri Hélal et Patrick Mignon éd., Football, jeu et société, Paris, Les cahiers de l’INSEP 25, 1999, pp. 85-99s.

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