Aranycsapat : l’invincible « Onze d’or » (1/2)

Au début des années 50, la Hongrie domine le football mondial et révolutionne le jeu. Sans jamais parvenir à remporter une Coupe du monde…

Elle est en bonne place parmi les légendes du sport hongrois, dans le musée qui y est dédié, à Budapest, non loin du Puskás-Ferenc stadion. L’Aranycsapat (« Onze d’or ») a encore un statut à part dans le cœur des Hongrois. La Hongrie, pays de 10 millions d’habitants, un temps hégémonique sur la scène du football mondial. L’espace d’une demi-décennie, au début des années 50. Des temps footballistiques illustres, après lesquels elle court encore.

Génération dorée

L’épopée de l’Aranycsapat débute en 1949, sous la houlette du chef du comité national d’éducation physique et des sports, Gustáv Sebes. Un peu plus de dix ans après la finale de Coupe du monde 1938, en France, perdue par Zsengellér, Sárosi et consorts. Terreau fertile pour l’émergence d’une génération dorée, comme l’explique Magdolna Balázs, observateur avisé du football hongrois :

« Le football était joué par beaucoup, et à tous les niveaux, explique. Cela a débouché sur une culture raffinée et de grandes réussites. »

Les conditions sont optimales. La moitié de l’équipe évolue au Honvéd Budapest, le club de l’armée. Notamment le « Major galopant », Ferenc Puskás. Le Honvéd, cinq fois champion entre 1949 et 1955, devient pratiquement un camp d’entraînement pour l’équipe nationale. Sous l’œil bienveillant du régime, désireux de faire du football un outil de propagande. Idéal pour répéter ses gammes, travailler les automatismes et mettre au point un système adapté aux caractéristiques des joueurs.

Absente de la Coupe du monde 1950, au Brésil, la Hongrie installe rapidement son hégémonie. Les Jeux olympiques d’Helsinki, en 1952, sont une première étape. Les Magyars s’y présentent invaincus depuis mai 1950. L’occasion de s’étalonner pour les jeunes Kocsis (23 ans), Puskás (25 ans) ou Czibor (23 ans). Après des succès contre la Roumanie (2-1) et l’Italie (3-0), les Hongrois balayent la Turquie (7-1) et la Suède (6-1). En finale, la Yougoslavie ne fait pas le poids (2-0). L’or olympique, un pas vers la reconnaissance.

Ces performances suscitent l’intérêt de la fédération anglaise. La FA invite la Hongrie pour un match amical, l’année suivante. Le fameux « match du siècle », entre la sélection n°1 mondiale et l’inventeur du jeu. Le succès (3-6) est retentissant. La première victoire d’une nation continentale outre-Manche. En 1954, la victoire pour la revanche, à Budapest, est encore plus cinglante : 7-1. L’Aranycsapat est bel et bien la meilleure équipe du monde et aborde la Coupe du monde 1954, en Suisse, dans la peau d’un favori.

Le « miracle de Berne »

31 matchs sans défaite, pour perdre le plus important. La frustration, les regrets éternels de n’avoir jamais été champion du monde. Le « miracle de Berne » reste une plaie ouverte dans l’histoire du football hongrois. Ravivée en 2010, lorsqu’une étude allemande a démontré le dopage à la pervitine de la RFA de Fritz Walter, au collectif certes impressionnant.

Pourtant, la Hongrie n’avait fait qu’une bouchée des Allemands en phase de poule (8-3). Mais le jeu dur du Brésil en quart de finale (2-4) laisse des traces. La prolongation face à l’Uruguay (4-2) en demi également. D’autant que le jeu mis en place par Gustáv Sebes est énergivore. Au bout du rouleau, les Hongrois s’effondrent face à la RFA (3-2), dilapidant leurs deux buts d’avance après huit minutes de jeu. Le début de la fin.

Les héros de Wembley deviennent des cibles de la vindicte populaire. Le retour au pays se fait en catimini. Désigné responsable de l’affront, le gardien Grosics est écarté. Puskás se fait discret. Sebes n’est plus une figure incontestée. Après une défaite en Belgique (4-3), en juin 1956, il est révoqué. Le ressort est cassé. Pire, l’Aranycsapat va voler en éclat pour des raisons géopolitiques.

Le 23 octobre 1956, Budapest se soulève contre le régime communiste, en soutien au président-ministre Imre Nagy. Les chars du « Grand frère soviétique » entrent dans la capitale hongroise et noient l’insurrection dans le sang. 3 000 morts, 200 000 exilés. Parmi ceux-ci, le noyau dur de l’Aranycsapat.

Hongrie – RFA, finale de la Coupe du monde 1954. Le « miracle de Berne ».

La fin du Onze d’or

Car au même moment, le Honvéd Budapest est en pleine double confrontation européenne avec l’Athletic Bilbao, en huitième de finale de la Coupe d’Europe des clubs champions. L’aller, prévu à Budapest, est inversé et se déroule au Pays Basque, dans un climat pesant. Le match tourne à l’avantage des Ibériques (3-2). Le retour ne peut se jouer dans la capitale magyare. Le Honvéd arrache le nul à Bruxelles (3-3), mais est éliminé.

Faut-il rentrer au pays ? Impossible pour le moment. En compagnie de leurs familles, les joueurs d’Honvéd entament une tournée mondiale, pour lever des fonds. Bela Guttman, entraîneur hongrois très influent en Europe et en Amérique du Sud, organise des matchs en Espagne, en Italie, au Portugal et au Brésil. La FIFA goûte peu à cette « désertion ». L’équipe est déclarée illégale et se voit interdire l’utilisation du nom « Honvéd ». Le bout de l’aventure.

Certains, comme Bozsik, Budai, Lóránt et Grosics, décident de rentrer en Hongrie. Hors de question pour Czibor, Kocsis et Puskás. Suspendus 18 mois par la FIFA, ils signent respectivement au Barça pour les deux premiers, au Real Madrid pour le dernier. Ils ne joueront plus jamais sous les couleurs magyares. Naturalisé espagnol, Puskás participera même à l’échec cuisant de la Roja à la Coupe du monde 1962, au Chili (élimination au premier tour).

Le Onze d’or n’est plus. Une équipe entrée dans l’histoire par son jeu attractif, sa tactique innovante et le génie de ses individualités. Une équipe à qui il n’aura manqué qu’un titre de championne du monde. Son impact en Hongrie fut tel que certains s’interrogent aujourd’hui : l’insurrection de Budapest aurait-elle eu lieu si l’Aranycsapat avait remporté la finale de Berne ? Ou quand le football joue le rôle de régulateur politique…

Des joueurs d’exception

Un collectif brille d’autant plus qu’il comporte, en son sein, des individualités de talent. La Hongrie était particulièrement bien lotie à cet égard, mais manquait toutefois d’homogénéité, comme l’explique Raymond Kopa, ancienne star de l’équipe de France (1952-1962), joint au téléphone et qui a assisté au « match du siècle » à Wembley :

« C’était une équipe incomplète, avec des grands attaquants mais moins bonne défensivement. Malgré cela, c’était la meilleure équipe de l’époque, grâce à des joueurs d’exception, surtout en attaque, dont Puskás. Ils étaient précis et avaient une grande intelligence de jeu. »

Pour l’ancien attaquant du Stade de Reims et du Real Madrid, ce sont bien les individualités, plus que le système dans lequel elles évoluaient, qui faisait la différence :

« Les systèmes, je n’y crois pas beaucoup. Je crois à la qualité des joueurs. Au Real Madrid, toutes les équipes essayaient de nous battre en changeant de système. Ça nous arrangeait, au final. Et en trois ans, j’ai perdu un seul match avec le Real. »

Spécialiste du football hongrois, qu’il couvre pour Hungarianfootball.com, Tomasz Mortimer abonde :

« Il n’y avait pas que le système qui les faisait gagner. Ils avaient aussi des joueurs incroyables. Nandór Hidegkuti était un numéro 10 exceptionnel, Sándor Kocsis était un buteur né et Ferenc Puskás est l’un des meilleurs joueurs de l’histoire. »

Présentation de quatre de ces individualités, tandis que Ferenc Puskás fera l’objet d’un article à part entière.

  • Sándor Kocsis (Attaquant – « Tête d’Or », 75 sélections, 68 buts)

L’attaquant de pointe de l’Aranycsapat. Un joueur doté d’un jeu de tête exceptionnel (plus de 400 buts), grâce auquel il marqua sept buts (sur 11) lors de la Coupe du monde 1958. Cela lui valut même le surnom de « Tête d’Or ». Le parfait complément de Ferenc Puskás, compagnon d’attaque et coéquipier à l’Honvéd Budapest. Son rival, aussi, au point de réclamer plus de centres aériens à ses ailiers, qui cherchaient Puskás à ras de terre. Une rivalité étendue à l’Espagne, lorsque Kocsis signa au FC Barcelone et Puskás au Real Madrid. C’est son sélectionneur, Gustáv Sebes, qui en parle le mieux :

« Son jeu de tête est le meilleur de l’histoire du football. Il avait une superbe détente et parvenait à combiner puissance et précision. Mais c’était aussi un buteur très complet qui savait garder le ballon et marquait sans problème des deux pieds. »

  • Nándor Hidegkuti (Milieu offensif – 69 sélections, 39 buts)

Initialement ailier droit, c’est au poste innovant d’attaquant décroché qu’Hidegkuti prit une envergure internationale. Intelligent dans ses déplacements, habile techniquement, précis dans son jeu de passe, il était une rampe de lancement idéale pour ses attaquants. Joueur du MTK, il était l’un des rares membres du Onze d’or à ne pas évoluer au Honvéd. Déterminant, à l’image de son triplé lors du « match du siècle » contre l’Angleterre, à Wembley (3-6).

  • Zoltán Czibor (Ailier gauche – 43 sélections, 17 buts)

Sur son aile gauche, le virevoltant Czibor était insaisissable. Son petit gabarit (1,69 m) et sa vivacité en faisaient un poison pour les défenses. Un détonateur, très mobile, n’hésitant pas à quitter le couloir gauche pour prendre les espaces et apporter le surnombre. Un centreur très précis, aussi, qui fit le régal de Puskás et Kocsis. Suite à l’insurrection de 1956, il évolua en Italie, en Espagne, en Suisse, en Autriche et au Canada, lui qui avait déjà connu cinq clubs en Hongrie depuis 1945. Un baroudeur.

  • Jószef Bozsik (Milieu défensif – « Cucu », 101 sélections, 11 buts)

Véritable stabilisateur devant la défense, Bozsik était un élément clé du système de Gustáv Sebes. Il était celui qui donnait du liant entre défense et attaque, apportant son soutien depuis l’arrière. Techniquement au-dessus de la moyenne, doté d’une grosse frappe de balle, sa longévité sur la scène internationale fut remarquable à une époque où il était difficile de durer au plus haut niveau. Il fait partie des joueurs de l’Honvéd qui ont accepté de rentrer au pays après l’insurrection de Budapest en 1956.

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